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Bonus ou partage des profits, libre entreprise ou socialisme

Il est intéressant de constater que le partage des profits préconisé par le Président Sarkozy n’est autre qu’un système de bonus tel que celui qui a été mis en place par les grandes banques. Après avoir crié au capitalisme sauvage, et fustigé la culture du « bonus », la classe politique, les syndicats et la presse proposent maintenant d’étendre la rémunération sous forme de bonus à toute l’économie.

En apparence, il n’y a en effet aucune différence entre le « partage des bénéfices » et une politique salariale du bonus, si ce n’est le nom. « Bonus » sonne comme un surplus d’argent pas mérité, alors que « partage » sonne comme une action généreuse envers des nécessiteux. Mais dans les deux cas c’est une partie des bénéfices qui est redistribuée aux salariés.

Le moment paraît donc bien mal choisi pour proposer une telle mesure, alors que toute la classe politique critique les entreprises qui l’ont déjà mise en œuvre. On peut se demander comment de telles contradictions dans le discours de Mr Sarkozy n’aient pas encore été relevées.

Il y a toutefois une nuance entre les bonus et le ‘partage des profits’ proposé: La rémunération sous forme de bonus est personnalisée : chaque employé reçoit un bonus en fonction de sa propre performance. Et c’est cette personnalisation qui a justifié les bonus, dans une industrie ou la performance personnelle est mesurable et ou les sommes en jeu sont si considérables qu’on ne peut pas se permettre - disent les banquiers - de ne pas avoir les meilleurs. Ces bonus sont discrétionnaires dans leur montant global et dans leur répartition, dans le but de motiver le personnel. Ils sont entièrement personnalisés.

Le partage des revenus en revanche ne sera pas personnalisé. Une fois les accords d’entreprise signés, l’argent partagé et redistribué ne sera pas lié à la performance individuelle de chacun, perdant du même coût sa fonction essentielle de motivation du personnel et de récompense de la performance. Il sera beaucoup moins modulable dans son ensemble, puisque contractuel pour son montant, probablement en pourcentage du profit. Il ne sanctionnera pas la performance personnelle, mais sera un « dû » dès lors qu’il y aura du profit et sera partagé en parts égales entre tous les salariés- peut-être modulées toutefois en fonction de leur rang (cadres, non cadres, coefficient...) C’est-à-dire que le partage des profits ne viendra pas sanctionner la performance personnelle, donc le mérite, mais la performance collective.

Voilà donc reformulés les fondements du socialisme. Il ne consiste plus en une lutte des classes entre capitalistes et salariés, mais en une opposition entre deux modes de rémunérations des salariés. L’un sanctionne la performance individuelle: c’est du ‘Capitalisme sauvage’. L’autre sanctionne la performance collective: c’est un partage (juste) des profits, conforme à l’esprit de la ‘Solidarité’. Dans ce dernier système, ceux qui travaillent dur ne gagnent pas plus que les tire-au-flanc.

Que le capitaliste partage ses profits avec ses employés n’est pas suffisant, si ces profits sont distribués de façon discrétionnaire et individualisée. Ce qui est important, c’est que ce soit pour tous les salariés de la même entreprise la même chose, quelle que soit par ailleurs la qualité de leur travail et leur contribution à la performance de l'entreprise.

Les politiciens fustigent un mode de rémunérations propre au secteur privé qui récompense la performance. Celui qu'ils proposent est très similaire à celui qu’ils critiquent. Mais il reflète la culture de la fonction publique, c’est-à-dire un mode de rémunération aristocratique, en fonction du statut et des quartiers de noblesse - alias la fonction et le coefficient hiérarchique - et non plus en fonction de la performance. C’est le contraire du « travailler plus pour gagner plus » qui fut le slogan principal de la campagne de Mr Sarkozy.

Sabine Guerry