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Le chômage

Le chômage en France est devenu structurel. Il est dès lors vain d’espérer qu’il soit durablement résorbé par la croissance économique. Or l’expérience des autres pays montre qu’un taux de chômage élevé peut être éliminé si les mesures adéquates sont prises. Faute de quoi, les dépenses publiques pour l’emploi ne cessent de croître, pour de piètres résultats. Enfin, il faut noter que les Français ne sont pas égaux devant le chômage ; les statistiques officielles masquent une précarité et une inactivité forcée bien plus considérables.


 

Source : INSEE.

Jusqu’en 1975, le taux de chômage officiel était inférieur à 3% de la population active. Puis il n’a cessé de croître jusqu’à atteindre dès 1984 un niveau duquel on ne parvient plus à descendre. Depuis plus de 20 ans, quelle que soit la conjoncture, la France oscille entre 8,5% et 12,5%. Il est notable que l’INSEE a récemment changé ses séries de taux de chômage en revoyant à la baisse les taux de chômage passés. Les chiffres récents sont donc à prendre avec des pincettes. C’est la raison pour laquelle nous ne publions les chiffres que jusqu’en début 2005, date à laquelle l’INSEE évaluait le chômage à 10,1% de la population active. Dans les séries disponibles actuellement, ce chiffre pour la même date est tombé à 8,6%, et les séries précédentes sont désormais introuvables...

Cette persistence d'un taux de chômage élevé montre qu’il ne s’agit pas d’un chômage keynésien, conjoncturel, qui serait un simple accident de parcours résorbé dès le retour de la croissance. Il s’agit bien d’un chômage structurel, qui reflète toutes les maladies de l’économie française, et ne disparaîtra pas sans réelle réforme de fond (c’est-à-dire une réforme sans commune mesure avec les actions entreprises jusqu’à présent). Cela illustre également l’échec complet du traitement social du chômage et des politiques qui se limitent à subventionner l’emploi, souvent marginal et non productif de richesses (comme les CAE). A défaut de résultats, elles conduisent à un gaspillage toujours plus considérable.  
 
Que nous montrent les comparaisons internationales sur ce sujet ? D’un côté la France et l’Allemagne (que nous appellerons ici modèle social rhénan), de l’autre le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l’Irlande (modèle libéral Anglo-Saxon). Ce dernier modèle est parvenu à largement réduire le chômage sur les 30 dernières années. Comme quoi, il n’y a pas de fatalité dans le chômage français, juste des politiques économiques et sociales qui ne marchent pas depuis maintenant 30 ans.

Combien coûte le chômage ? L’Etat[2] a dépensé 66,8 milliards d’euros pour « l’emploi » en 2003, une somme qui augmente régulièrement.. Autrement dit, chaque chômeur revient à 26 555 euros par an[3], contre 14 980 euros en 1995. Chaque salarié du secteur privé (les salariés du secteur public ne sont par définition pas concernés et ils ne cotisent d’ailleurs pas aux Assedic) contribue en moyenne 3366 euros par an pour financer ces dépenses. Si la France avait le même taux de chômage que le Royaume-Uni (soit 4,7% au lieu de 10,1% en 2005), chaque salarié du privé paierait 1799 euros d’impôts ou de charges sociales de moins par an (en ne prenant en compte que l’effet direct de diminution d’impôts finançant les dépenses destinées à lutter contre le chômage). Cela représente en moyenne des revenus de 7% plus élevés.

Les comparaisons internationales de l’OCDE, là encore, ne sont pas favorables à la France :

La dépense moyenne publique pour l’emploi dans les pays de l’OCDE s’élève à 1,77% du PIB en 2002. La France dépense près du double. Bien entendu, c’est le chômage qui crée la dépense. Mais si ces politiques ne permettent pas de résorber le chômage, peut-être serait-il temps de changer de méthode ? Ces dépenses publiques sont en fait orientées quasi exclusivement vers le « traitement social » du chômage visant à le rendre supportable, plutôt que vers sa réduction.

Source : OCDE

L’Etat dépense l’équivalent de près de 2 500 euros par an et par travailleur pour l’emploi (en 2002), soit près de 12% du salaire net annuel moyen (21 224 euros en 2004). Cette somme n’inclut pas les allègements de charges sur les bas salaires, ni les aides RTT.

Tandis que la France « accompagne » les chômeurs pour un coût faramineux et peu de résultats, nombre d’autres pays les guident vers un nouvel emploi. Ce sont les programmes « welfare-to-work », ou « de l’assistance à l’emploi ». Dans une enquête du 28 février 2008, le Financial Times contraste l’approche américaine, pragmatique et efficace, et l’approche européenne :

"Most famously in Wisconsin and then in other US states, lone mothers on [unemployment] benefit within weeks of having given birth were required to look for work and take it – or face removal of their cash assistance. Time limits were set on how long they could claim. America’s welfare rolls tumbled 60 per cent from a peak of more than 5 million cases to fewer than 2 million in less than a decade. (…) Whereas European programmes tended to train the unemployed – often expensively and unsuccessfully, for jobs where it turned out there was little real demand – the US approach was “work first”. The important thing was to get people into a job – any job. (…) Programmes focused on soft skills – getting up and turning up on time, losing weight, looking neat, not swearing at the boss or customers. Skills training could wait."

L’enquête poursuit en évoquant les agences de placement privées, payées par l’Etat selon leurs résultats : elles sont chargées de trouver des emplois décents à des chômeurs ou des inactifs, et ne sont rémunérées que si un chômeur obtient un emploi et le conserve un certain temps. Avec de telles incitations, elles sont forcées d’être efficaces. Comme on pouvait donc s’y attendre, les prestations qu’elles offrent aux chômeurs sont manifestement supérieures à celles de l’ANPE :

"Because they were in the private sector, they could take bigger risks over what they did to get people into work: buying them interview clothes, or, occasionally, a cheap car so someone could take a job with unsocial hours, for example. If such investments failed, the money spent came off the company’s bottom line rather than being branded a “waste of taxpayers’ money”. (…) [Dick Vink, a Dutch welfare-to-work expert] adds ‘Where there has been outsourcing on a really large scale – in Australia and the Nevertherlands – in the first round the public sector agency was kept as a provider of last resort. After two or three rounds, the performance of the independent sector was such that the public sector agency lost the business.’”

Autre point, et non des moindres : il convient de s’interroger sur la validité des statistiques de chômage. Le taux officiel ne capture pas la réalité du phénomène, et masque d’énormes inégalités.

Beaucoup d’actifs en France ne sont pas comptabilisés comme chômeurs mais ne jouissent pas pour autant d’un emploi « réel ». D’autres sont dans l’inactivité forcée. D’autres encore ont arrêté de travailler de façon prématurée (préretraites). Mais ils sont tous sortis des statistiques du chômage.

Une autre subtilité statistique mérite d’être soulignée. Si l’on considère la population active totale, on obtient le taux de chômage tel qu’il est calculé par les statisticiens. Mais le chômage en France ne concerne pas les travailleurs du secteur public, dont l’emploi est garanti à vie. Pour connaître le vrai taux de chômage, ou encore la probabilité d’être au chômage lorsqu’on n’est pas fonctionnaire, il convient de ne faire figurer au dénominateur que la population active travaillant dans le secteur privé, et non pas la population active totale. Dans le tableau suivant (chiffres de 2004), les deux colonnes diffèrent par le dénominateur utilisé dans le calcul du taux de chômage. La deuxième colonne rapporte le nombre de chômeurs à la population active travaillant dans le secteur privé.

Source: INSEE, et calculs des auteurs.

Les emplois précaires incluent les intérimaires, apprentis, stagiaires et contrats aidés.

En 2004, hors secteur public, presque 30% des actifs français sont en situation de précarité relative vis-à-vis de l’emploi, c’est-à-dire soit sont au chômage, soit ont un emploi précaire, soit sont au temps partiel (subi) alors qu’ils souhaiteraient avoir un emploi à temps plein,[4] soit ont un CDD[5], ou sont en préretraite.[6] Cela représente 6 429 000 personnes (hors CDD : cela correspond au taux de 27,6%) qui sont dans une situation de quasi-chômage.

Pour résumer, lorsqu’on travaille dans le secteur privé en 2005, la probabilité de se trouver dans cette situation est de 27,6%. Pour les fonctionnaires, c’est 0%. Le taux de chômage officiel de 10,0% est loin de rendre compte de cette disparité. Autrement dit, les avantages dont bénéficient les salariés du secteur public en termes de sécurité de l’emploi, mais aussi de retraites et de conditions de travail (par opposition à la précarité qui caractérise en France le secteur privé) sont encore plus considérables qu’on ne le croit habituellement. Cela devrait normalement se traduire dans un écart de rémunération – comme c’est généralement le cas à l’étranger : à emploi moins risqué, rémunération moindre, et vice versa. Or comme on le verra, les salaires sont au contraire supérieurs ou égaux dans le secteur public.

Evidemment, il est tentant de faire les mêmes ajustements pour l’année 1975, pour se rendre compte de la véritable évolution du chômage en France. Or en 1975, il n’y avait pas de contrats aidés (seulement 2100 pour être précis, mais il y en a aujourd’hui près de 1000 fois plus…). Même si on ajoute l’ensemble des emplois précaires, le taux de chômage effectif du secteur privé en 1975 n’était que de 6,8%.

Source: INSEE, et calculs des auteurs.

L’enseignement le plus frappant est bien entendu le passage du taux de chômage effectif de 6,8% des actifs du privé en 1975 à 27,6% en 2004, soit une multiplication par quatre.

Même Le Monde écrivait : « La France de l’emploi est la France des fonctionnaires et des subventions ».[7] Pour le premier semestre 2006, l’INSEE prévoit qu’un tiers des créations d’emplois se fera dans le secteur privé, un tiers dans le secteur public, et un tiers sera subventionné par l’Etat.

Les fiches sur Les causes du chômage et Le SMIC identifient les causes fondamentales du chômage français. Soit une réglementation excessive du marché du travail, des difficultés à licencier qui freinent les embauches, l’existence d’un salaire minimum qui disqualifie des millions d’individus, des charges et impôts trop lourds, et des incitations au travail insuffisantes.

Bruno Lannes, Pierre Pâris 

Pour en savoir plus :

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau.




[2] On a déduit des chiffres fournis par l’INSEE et la Dares le montant de la formation professionnelle assurée par les entreprises (environ 7,3 milliards d’euros)
[3] Source : INSEE, données pour 2003.
[4] Selon la définition de l’INSEE qui distingue le temps partiel souhaité et « subi ».
[5] En soit les CDD ne sont pas une marque de précarité, mais dans le contexte du droit du travail français et notamment de l’existence du CDI très protecteur, ils le sont de facto. L’existence de plusieurs types de contrats de travail scinde en effet le marché du travail en deux, et fait supporter tout le poids de la nécessaire flexibilité à tous ceux qui n’ont pas de CDI. A cet égard, instaurer un contrat de travail unique relativement souple serait une mesure profondément égalitariste.
[6] La méthodologie pour l’inclusion des préretraites est la suivante: afin de rendre compte de la totalité du phénomène de retraite avancée en France, on prend le taux d’activité pour la population âgée de 50 à 64 ans en 1975 et on l’applique à la population de cette tranche d’âge en 2004. La différence entre le taux d’activité ainsi calculé et celui constaté nous donne le nombre de travailleurs potentiels ayant pris leur retraite du fait de leur exclusion prématurée du marché du travail (qu’elle entre administrativement dans un dispositif de « préretraite » ou non). On ajoute ensuite ce nombre au numérateur et au dénominateur du ratio reporté dans le tableau. Pour mener à bien les calculs de la deuxième colonne, on considère que la proportion de préretraités dans le secteur public serait égale à celle des actifs de 50 ans et plus dans le secteur public en 2004, soit 21,4%.
[7] Le Monde, 26 juin 2005.