Pragmatique, rationnel, indépendant

La compétitivité internationale

Les classements sont unanimes : la France est de moins en moins compétitive, et elle offre aux entreprises un environnement très contraignant. Cette dégradation se ressent particulièrement dans une performance médiocre à l’exportation de services, pourtant traditionnellement une force française, et dans une fuite considérable d’investissements directs à l’étranger. Or il n’y pas de surprise : la compétitivité est générée par un environnement compétitif.

« In the end, countries that are high on creating wealth are also high on these various measures of freedom and openness and competitiveness. » Vernon Smith, prix Nobel d’économie. 

Comme cette citation l’indique, la compétitivité n’importe pas uniquement pour les échanges internationaux. C’est également un générateur formidable de croissance économique. C’est pourquoi il est si important de la mesurer, et surtout de l’améliorer.
Les classements internationaux de compétitivité sont controversés. Il est toujours possible de contester leur méthodologie. Néanmoins, ils sont utiles pour indiquer des tendances, à méthode constante. En outre, lorsque des classements émis par des instituts différents avec des méthodes variées donnent des résultats semblables, leur crédibilité est grande. C’est le cas pour la France, dont ils illustrent le déclin. En voici un échantillon :

Le growth competitiveness index, du World Economic Forum, est un palmarès de la compétitivité des pays. La France occupe le 30e rang mondial en 2005, alors qu’elle était à la 20e place au 2001. Cet indice évalue la technologie, les institutions publiques et l’environnement macroéconomique.[1] 

L’IMD de Lausanne émet un palmarès annuel de la compétitivité. La France y occupe un rang similaire (30e), derrière la plupart des pays développés. A noter que la France occupait pourtant une honorable 10e place en 1980...

La Banque Mondiale évalue chaque année dans quelle mesure l’environnement de chaque pays est approprié aux entreprises (business friendly). La France occupe en 2005 le 44e rang mondial, juste derrière la Jamaïque, et très loin des autres pays développés. La France est particulièrement mal placée en ce qui concerne la possibilité d’embaucher ou de débaucher, au 142e rang mondial sur 155 pays ! 

The Fraser Institute publie chaque année son indice de liberté économique (economic freedom), classant les pays selon le respect des droits de propriété, des libertés individuelles, et de la concurrence. La France arrive au 38e rang en 2003, alors qu’elle occupait le 20e rang en 1990. Elle récolte un score particulièrement médiocre sur l’emprise du gouvernement sur l’économie, à la 125e place sur 127 pays. 
 

En 2007, la France était 23e du Network Readiness Index, publié par le World Economic Forum. Cet indice mesure la propension des pays à utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour la croissance économique et la compétitivité. 

Un deuxième élément permet de juger la compétitivité d’un pays : les investissements directs à l’étranger (IDE). Les barrières culturelles, linguistiques et réglementaires, comme les coûts de transport et de communication, ne cessent de diminuer. Les investisseurs internationaux d’aujourd’hui sont les précurseurs d’une économie globalisée dans laquelle les individus et entreprises n’investiront que dans les pays les plus attractifs. En d’autres termes, les investissements vont de plus en plus s’affranchir des frontières politiques, pour se concentrer vers les pays les plus compétitifs. C’est pourquoi un maigre flux d’IDE vers un pays constitue un très mauvais indice. Les investissements d’aujourd’hui étant la croissance de demain, on comprend l’importance d’attirer les IDE. Malheureusement, la situation française en ce domaine est peu enviable. 

Sur la période 1990-2002, les IDE étrangers en France s’élevaient à 358 milliards d’euros, contre 707 milliards d’euros pour les IDE des Français à l’étranger. Les sorties nettes d’IDE de France représentaient donc 349 milliards de dollars : pour chaque euro qui entre en France, deux euros en sortent. En 2002, le stock d’IDE étrangers en France était de 369 milliards d’euros, contre 559 milliards d’euros pour le stock d’IDE français à l’étranger.[2] La situation ne s’améliore guère : selon l’OCDE, les IDE entrants ont diminué de 59,6% de 2002 à 2004, alors même que la tendance est à l’augmentation des flux d’IDE. Comment expliquer cette situation ? Il ressort d’une étude d’Ernst & Young[3] que les principales faiblesses de la France en matière d’attractivité concernent le niveau des charges et coûts salariaux, la rigidité du droit du travail, et le niveau des charges fiscales. Toujours selon cette étude, 36% des dirigeants ayant des activités en France envisagent une « relocalisation de tout ou partie de ces activités ». Pour finir, la France n’attire pas les bons IDE : Ernst & Young souligne qu’en 2006, le Royaume-Uni a accueilli deux fois plus de centres de R&D, et près de trois fois plus de centres de décisions que la France.[4]

On peut gager que les récents évènements en France, depuis les révoltes des banlieues de l’automne 2005, suivies des manifestations anti CPE au printemps 2006, sans oublier l’affaire Lasalle[5], et les séquestrations des patrons en 2009, ne vont pas encourager les investissements en France. Ca ne fera qu’accentuer un déclin entamé depuis de nombreuses années, souligné par Eric le Boucher dans une de ses chroniques économiques récentes[6]: « année de baisse après année de baisse, entrecoupées de courtes périodes de légères remontées, l’investissement des entreprises a reculé de 23% depuis 1990. » 

Autre indicateur de compétitivité : la part des exportations françaises dans les exportations mondiales ; il reflète la compétitivité internationale de la production française :


 
Source : OMC. 

En 2007, la France n’exportait pas plus de marchandises que les Pays-Bas (source : OMC). Par ailleurs, la dégradation de la part de marché française dans les services commerciaux est d’autant plus grave qu’il s’agit de la branche du commerce international qui croît le plus rapidement – sa valeur a été multipliée par six en 25 ans. Avec l’entrée de nouveaux pays concurrents dans les services (l’Inde par exemple) et la montée en puissance de nouveaux producteurs industriels (Chine, Asie du Sud-Est), nos parts de marché relatives (aux autres pays développés) sont amenées à inexorablement diminuer si nous ne nous donnons pas les moyens d’être compétitifs et d’attirer les talents. 

Le déficit du commerce extérieur a atteint un niveau record en 2007. Les entreprises françaises ne sont manifestement pas en mesure de satisfaire la demande intérieure. Plus inquiétant, elle ne parviennent pas à exploiter une demande mondiale qui explose, avec le PIB des pays en voie de développement qui croît deux fois plus vite que le PIB des pays développés – un processus de rattrapage classique. On invoquera le prix des matière premières (pétrole notamment) et la force de l’euro. Pourtant, avec les mêmes « handicaps », l’Allemagne a dégagé un excédent commercial de 5% du PIB en 2007. 

La réponse se situerait-elle dans la structure du commerce extérieur français ? D’une part, non seulement le marché français est relativement petit, mais la France est peu ouverte sur l’international : son taux d’ouverture hors Union européenne est de seulement 9,8%, contre 15,7% pour l’Allemagne, pourtant un plus grand pays (source : OMC). D’autre part, la plupart des postes de la balance commerciale française étaient remarquablement équilibrés en 2003, hors le tourisme, l’industrie automobile et l’agriculture, significativement excédentaires, et l’énergie, significativement déficitaire (source : INSEE). Autrement dit, la France est peu spécialisée, et ses spécialisations se situent dans des secteurs traditionnels peu porteurs. 

L’alourdissement de la facture énergétique explique 77% de la dégradation de la balance commerciale (hors services) de 2003 à 2006.[7] Plus inquiétant, la quasi-totalité des soldes par secteur se sont dégradés sur la même période. Les services étaient traditionnellement perçus comme une force française. Or le solde commercial des services hors tourisme est passé d’un excédent de 2,1 milliards à un déficit de 7,5 milliards (source : INSEE). Phénomène inquiétant, notre balance commerciale avec la Chine est lourdement déficitaire, avec des importations quasiment trois fois plus élevées que nos exportations (source : OMC). Cette faiblesse, si elle n’est corrigée, est appelée à dégrader toujours plus la balance commerciale française, au fur et à mesure que la Chine devient un géant économique. 

Cette situation résulte en partie de l’obstination à maintenir en activité des entreprises établies de longue date voire obsolètes, ou défavorablement exposées à la concurrence internationale. Ainsi, les forces de la France se situent dans des secteurs relativement traditionnels, tels que l’automobile, le luxe, l’aéronautique, les transports ferroviaires, les utilities, etc. Le tissu productif français est marqué par une inertie structurelle, un poids de l’histoire duquel il ne parvient pas à se libérer. Un des symptômes de ce manque de renouvellement est le nombre restreint d’entreprises de taille moyenne. Seules 5% des entreprises françaises comptent plus de 20 salariés, et seules 0,2% plus de 250.[8] Sachant qu’une certaine taille critique est typiquement requise pour s’imposer à l’international, c’est un handicap. 

Notre environnement économique est-il propice à l’émergence d’entreprises dynamiques ? Non, il est surtout favorable à la survie des activités existantes. Or on ne peut réorienter des ressources rares vers de nouveaux secteurs que si elles sont libérées des anciens. La fameuse destruction créatrice, selon Schumpeter au fondement du dynamisme d’une économie, nécessite que l’on accepte la destruction. 

C’est difficile en France. Selon David Thesmar et Augustin Landier dans Le grand méchant marché, l’aversion au risque et au changement n’a rien d’un trait culturel typiquement français. Apparue récemment, elle est simplement la résultante naturelle de la position économique et financière des ménages de notre pays. Ces derniers ont des emplois bien protégés, avec des possibilités d’évolution limitées (relativement aux autres pays). Par conséquent, tout ce qui remet en cause le status quo est perçu comme une menace. La destruction créatrice inhérente au dynamisme du capitalisme, les réformes, les changements, sont craints voire rejetés par principe. De même, les ménages français détiennent des titres de dette plutôt que des actions.[9] Ils ont donc un intérêt non à la croissance et la prise de risque des entreprises, mais au contraire à leur pérennité et leur prudence, fut-ce dans la médiocrité. Leur détention d’instrument de dette leur a conféré une mentalité de rentiers, non d’entrepreneurs. 

D’autres pays ont suivi d’autres voies. Loin de chercher à préserver son tissu industriel, le Royaume-Uni a favorisé une transition vers une économie de services à haute valeur ajoutée, largement abritée de la concurrence des pays émergents. L’Allemagne s’est quant à elle spécialisée en biens d’équipements : au lieu de souffrir de la concurrence des pays émergents, elle profite à plein de leur essor, en leur fournissant les machines dont ils ont besoin pour se développer. Cela rend il est vrai l'Allemagne particulièrement sensible à la conjoncture économique mondiale, puisque l'investissement fluctue plus amplement que la production. 

Pour Jean Peyrelevade[10], l’Allemagne dispose maintenant d’autres atouts. Le coût du travail Allemand est maintenant plus bas qu’en France. Les marges des entreprises françaises se sont dégradées, passant de 32% du PIB en 2000 à seulement 30% en 2007. Par contraste, elles s’élèvent à 42% en Allemagne. Conséquence logique, le taux d’autofinancement des entreprises françaises est tombé à 50%, un niveau historiquement bas. Il est de 100% en Allemagne, ce qui rend le tissu productif largement indépendant des perturbations financières. Remarquons pour finir que les Allemands n’ont pas hésité à se spécialiser dans certains secteurs exportateurs (et parallèlement à en abandonner d’autres), alors que la France ratisse large, mais peu : les exportations françaises croissent deux fois moins rapidement que le commerce mondial. 

Le spécialiste mondial en stratégies d’entreprises Michael Porter explique que la compétitivité d’un pays dépend directement de la capacité de ses entreprises à innover et s’améliorer. Ses études de différents pays l’ont amené à conclure[11] que des rivaux domestiques très concurrentiels, des fournisseurs domestiques forts, et des consommateurs locaux exigeants créent les conditions nécessaires au développement du potentiel compétitif des entreprises nationales. En effet, tous ces éléments poussent les entreprises à innover et investir. Cela l’amène notamment à fustiger la politique dite des champions nationaux : « In fact, however, most national champions are uncompetitive, although heavily subsidized and protected by their government. (...) Advocates of government help for industry frequently propose policies that would actually hurt companies in the long run and only create the demand for more protection. » 

Il explique cela par le fait que l’efficacité immédiate (ou statique) des entreprises est bien moins importante que la progression dynamique de leur situation, laquelle est particulièrement générée par leur exposition à la concurrence interne au pays. Inversement, des entreprises excessivement protégées ne sont pas obligées de s’adapter à leur environnement et de s’améliorer. Leur compétitivité en pâtit. C’est pourquoi le rôle des pouvoirs publics devrait se limiter à créer les structures institutionnelles qui poussent les entreprises à acquérir des avantages compétitifs. Michael Porter cite notamment l’importance d’encourager le changement, de stimuler l’innovation, la formation, et l’investissement des entreprises, mais aussi de garantir un environnement concurrentiel. Enfin, il met en garde contre la tentation des gouvernements, qui opèrent avec un horizon de court-terme, de proposer des fausses solutions temporaires. Il rappelle qu’un avantage compétitif ne se construit qu’à long-terme, et que seules des entreprises peuvent le générer. En définitive, un Etat qui souhaite véritablement soutenir le tissu productif national se cantonnera à fournir un cadre approprié aux activités économiques. 

Par contraste, la plupart des politiciens français, tels les alchimistes d’antan, croient encore pouvoir trouver la formule magique qui transformera instantanément la compétitivité du pays. Leur horizon électoral court les amène à négliger les facteurs fondamentaux qui comptent pour les entreprises.

En particulier, les données montrent que, partout dans le monde, les participations de l'Etat dans les entreprises nuit à la compétitivité. Un rapport de The Economist sur ce thème fait le point sur la question. On y apprend que selon le Unirule Institute of Economics (basé à Pékin), lorsqu'on prend en compte les subventions masquées comme le terrain gratuit accordé par l'Etat aux entreprises publiques, le rendement moyen après inflation des entreprises publiques dans le monde a été de -1,47% de 2001 à 2009. D'autres études concluent que la productivité des entreprises décroît lorsque la participation de l'Etat augmente. En 2005, un papier de l'OCDE a montré que la productivité totale des facteurs des entreprises privées est deux fois plus élevée que celle des entreprises publiques. Finalement, selon une étude du McKinsey Global Institute, les entreprises dans lesquelles l'Etat détient une participation minoritaire sont 70% plus productives que celles détenues en totalité par l'Etat. (source) Dans le même rapport de The Economist sur le capitalisme d'Etat (publié en 2012), on peut lire : "It is quite possible for state capitalism to work well in some areas (eg, infrastructure) and badly in others (eg, consumer goods). It is also possible for it to boost growth at one stage of development and impede it at another. (...) How can the state regulate companies that it also runs? How can it stop itself from throwing good money after bad? How can it remain innovative when innovation requires the freedom to experiment?"   

Concluons avec Jacques Garello[12]: « Toute notre politique économique est tournée vers la consommation considérée, à tort, comme le principal moteur de notre économie. Or la consommation française se porte en priorité sur les produits étrangers, meilleur marché... Il est toujours absurde de favoriser la consommation, mais encore plus quand dans le même temps, on décourage nos entreprises et on les pénalise par les prélèvements obligatoires et les réglementations. Ce déficit reflète les erreurs de notre politique économique. » 

Bruno Lannes, Pierre Pâris, Pierre Chaigneau

 
[1] L’indice est issu du World Economic Forum. Pour chacun des trois éléments, les statistiques sont combinées avec les jugements des décideurs, sur un ensemble de critères. [2] Sur la période 1998-2002, 83% des sorties d’IDE, et 73% des entrées d’IDE, sont des fusions-acquisitions. Sources : OCDE, Dealogic, INSEE. [3] Ernst & Young, Le paradoxe français, les décideurs internationaux jugent la France, 2004. [4] Ernst & Young, Baromètre de l’attractivité du site France 2007. [5] Nom du député UDF qui s’est mis en grève de la faim pendant 39 jours, pour empêcher une société japonaise de déplacer son site de production dans les Pyrénées Atlantiques de 65km (mais hors de sa circonscription) ; toute la classe politique française a pris fait et cause pour le député, et le gouvernement (donc les contribuables) a promis de dédommager l’entreprise japonaise d’un surcoût éventuel lié à son maintien. [6] Le Monde, 30 avril 2006. [7] On est passé d’un excédent de 2,4 milliards d’euros à un déficit de 28,4 milliards. [8] Rapport de la Commission pour la libération de la croissance française, 2008, p.9. Le même rapport relève que « le passage de 49 à 50 salariés entraîne actuellement l’application de 34 législations et réglementations supplémentaires dont le coût représente 4% de la masse salariale. » On comprend que les dirigeants y réfléchissent à deux fois avant d’étendre leur entreprise. [9] Suite à des allégements fiscaux sur les premiers qui rendent les seconds relativement moins intéressants. Ces allégements furent accordés à une l’époque où il était indispensable de réorienter l’épargne française pour financer une dette publique croissance, alors que la globalisation financière était encore limitée. Cet avantage relatif des titres de dette par rapport au titres de propriété n’a maintenant plus aucune raison d’être. [10] Membre du conseil exécutif du MoDem, ancien président du Crédit Lyonnais, dans une conférence à l’Institut Montaigne, le 21 janvier 2008. [11] Dans l’ouvrage The competitive advantage of nations, Free Press, 1990. [12] La Nouvelle Lettre n° 868, 25 Février 2006.