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Crise grecque : crise de l'euro ou crise de l'Europe ?

On en avait déjà parlé ici, les difficultés budgétaires de la Grèce sont maintenant une source d'incertitude et d'inquiétude pour les marchés financiers et les Etats européens. Rien de nouveau en apparence : de nombreux pays (notamment des pays émergents) ont déjà fait face à de similaires difficultés à équilibrer leurs finances publiques. Mais ces pays ne faisaient pas partie d'une zone monétaire. Au contraire, la Grèce utilise l'euro, et l'Europe n'a non seulement aucun plan pour régler ce type de problèmes, mais doit aussi composer avec les avis divergents de tous ses pays membres ! 

Habituellement, un pays dans une telle situation dévalue sa monnaie, ou la laisse se déprécier sur le marché des changes. Cela allège le poids de la dette, et permet un regain de compétitivité par une diminution des salaires réels et donc du pouvoir d'achat de la population. Dans le même temps, le fonds monétaire international se tient prêt à aider le pays dans sa phase de transition (alors que les marchés de capitaux sont inquiets et tendent à éviter de prêter à cet emprunteur à risque), en lui accordant des prêts conditionnels à la mise en place d'un ensemble de mesures. D'une part le pays en question doit restaurer sa compétitivité, afin qu'il puisse générer un excédent commercial qui permet à terme de rembourser les créanciers étrangers. D'autre part il doit mettre de l'ordre dans les finances publiques, ce qui implique généralement une forte baisse des dépenses publiques (de l'ordre de 10-15%) et une rationalisation du système fiscal.

Dans le cas de la Grèce, deux problèmes se posent. Premièrement, ce pays ne peut pas dévaluer sa monnaie, à moins de quitter la zone euro. Deuxièmement, sa population s'est habituée à mener un train de vie insoutenable (notamment à coups de déficits publics avoisinant les 10% du PIB), et déjà les tensions sociales plombent les velléités de réformes.

Dans ce contexte, les européens font face à un dilemme. Soit ils laissent la Grèce se débrouiller avec ses problèmes, et négocier un prêt du FMI en contrepartie de mesures d'assainissement de son économie et de ses finances publiques. En cas d'échec (notamment parce que la Grèce ne voudrait pas satisfaire les conditions du FMI), les marchés financiers risquent fort de se poser des questions sur la capacité d'autres pays de la zone euro faisant face à des problèmes similaires, tels le Portugal et l'Espagne, à honorer leurs engagements en matière de dette publique.

En somme, on craint à juste titre une contagion qui remettrait en cause la capacité des Etats de la zone euro à financer leurs déficits publics et à refinancer leur dette publique. La Grèce a ainsi dû augmenter les taux d'intérêts sur sa dette publique de 60% en seulement quatre mois pour pouvoir continuer à se financer. On peut alors entrer dans un cercle vicieux infernal : une dette jugée insoutenable est de plus en plus chère à financer, ce qui creuse les déficits publics et impose l'émission de plus de dette, etc. C'est un Ponzi scheme qui ne demande qu'à s'effondrer dans une crise de la dette majeure pouvant prendre la forme d'un défaut souverain.

La deuxième solution s'offrant à l'Europe est d'aider la Grèce. Cependant, si cette aide n'a pas pour contrepartie l'imposition à la Grèce du remède de cheval dont ce pays a besoin, elle montrerait aux autres pays de la zone euro qu'ils peuvent impunément poursuivre la même voie. C'est un problème typique d'aléa moral (moral hazard). Sans oublier qu'une aide financière qui ne s'accompagnerait pas des réformes nécessaires ne règlerait rien au problème fondamental.

Que faire alors ? Il n'y a pas de solution simple, mais le FMI est de loin l'acteur le mieux placé pour offrir de l'aide à la Grèce, comme expliqué ici. Notons que la France n'est pas à l'abri, comme on le montre dans cet article :  http://www.EclairEco.org/fr/dettepublique 

UPDATE (10 février 2010) : L'Europe penche apparemment pour la deuxième solution (http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2010/02/10/04016-20100210ARTFIG00062-la-zone-euro-s-apprete-a-secourir-la-grece-.php). C'est en tout cas l'avis de Christine Lagarde. Les Etats européens "bons élèves" (notamment l'Allemagne) vont subventionner les "mauvais élèves" (la Grèce aujourd'hui, à qui le tour demain?), en leur accordant des prêts à des conditions préférentielles... ce qui leur permettra de ne pas subir les conséquences de leur imprudence et de leur fuite en avant insoutenable pour encore quelques années... Ce n'est pas tout. On commence à jouer à des jeux dangereux. L'article du Figaro mentionne des prêts bilatéraux d'Etat européen à Etat européen. Par exemple, si c'est l'Etat allemand qui prête directement à la Grèce, et que cette dernière fait finalement défaut sur sa dette publique, les contribuables Allemands se retrouveront expropriés par les Grecs. Sans oublier qu'un tel épisode mettrait également en doute la capacité des Etats sauveteurs (l'Allemagne, dans notre exemple), qui auraient alors perdu énormément d'argent, à honorer leurs propres dettes. Pour des montants en jeu suffisamment élevés, un scénario de défauts souverains en chaîne ne serait alors pas implausible. L'Europe sauve peut-être la face aujourd'hui, mais elle aura des lendemains qui déchantent.

Pierre Chaigneau

Pour en savoir plus :

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aléa moral

tout à fait d'accord avec ton analyse.

Autrement dit, si la Grèce n'est pas aidée et fait faillite, ce sera dissuasif pour les autres et la Grèce sera alors probablement la dernière à suivre ce chemin, les autres Etats choisissant plus vraisemblablement de suivre le modèle irlandais en réformant leurs finances publiques de façon crédible.

Si elle est aidée, par contre, les autres Etats suivront le modèle grec... jusqu'au moment où les Allemands arrêteront de payer. Ils auront déjà beaucoup de mal à accepter de sauver les Grecs...

On est dans une situation inverse de la faillite de Lehman où la faillite d'une banque pouvait entraîner celle des autres banques. Là la faillite de la Grèce sera douloureuse à court terme mais ne tuera personne et en revanche elle dissuadera les autres de laisser couler leurs finances publiques, en bref elle empêchera la faillite des autres Etats... ce sera aussi beaucoup plus facile de réformer dans les autres Etats, les opinions publiques respectives pouvant constater les dégâts d'une faillite à partir de l'exemple grec...

On va savoir si l'euro aura juste été un nice-to-have de quelques années pour faire joli ou si les Etats européens croient encore à un véritable projet économique et politique commun. s'il y a projet commun, si on prend l'union au sérieux, la Grèce et derrière elle l'Italie l'Espagne ou la France ne peuvent pas ne pas se réformer sérieusement. La solidarité européenne en l'absence de réformes structurelles et de prises de leur responsabilité par les Etats ne ressemble pas à un projet économique durable

Comme le recours au FMI

Comme le recours au FMI n'est plus possible, pourquoi ne pas créer une institution européenne qui aurait des fonctions similaires au FMI?

Cette institution
- serait un organe interne de l'Union
- aurait pour but d'aider un membre en difficultés financières
- aurait un droit de contrôle sur les décisions du gouvernement
- participerait à la gestion du pays

L'avantage:
- le gouvernement ne serait pas directement responsable des mesures d'austérité
- l'argent prêté serait conditionné à la participation de l'institution dans la gestion du pays

En gros, cette institution agirait comme un administrateur agit dans les entreprises en difficultés.

Pourquoi pas ?

Pourquoi le recours au FMI ne serait-il plus possible ? Ce dernier s'est justement engagé à prêter 15 milliards d'euros à la Grèce, et a envoyé ses experts sur place pour redresser la situation.

Le recours au FMI ne serait probablement pas possible si le pays refusait de se réformer, mais alors une institution européenne ne serait pas mieux placée. En effet, il est impossible de donner à un fonds européen le "droit de contrôle sur les décisions d'un gouvernement", car cela violerait la souveraineté du pays en question. Ce qu'il est possible de faire, en revanche (et c'est la politique du FMI), c'est de conditionner le versement de l'aide (sous forme de prêts) à la mise en place des réformes qui permettront de redresser la situation.

En outre, j'ai peur qu'un fonds interne à l'union européenne ne soit le théâtre de jeux politiques et de rapports de pouvoir... Une institution comme le FMI est préférable.