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La crise grecque : leçons et contagion

On parle beaucoup de contagion financière associée à la crise grecque: les marchés financiers pourraient craindre que d'autres pays européens vulnérables ne connaissent le même sort. Par conséquent, les primes de risque associées aux émissions de dette publique de ces pays, et donc le coût de la dette publique, pourrait augmenter. Les banques de ces pays pourraient également être perçues comme étant en situation précaire, ce qui précipiterait des paniques bancaires qui paralyseraient le système monétaire et financier.

Cela dit, deux autres effets de nature politique sont également possibles. Premièrement, les gouvernements des pays en difficulté vont prendre conscience qu'il n'est pas nécessairement payant de s'obstiner à refuser les réformes économiques et à demander d'avantage d'aide en provenance de l'Europe sans contrepartie. Autrement dit, l'opposition aux réformes structurelles pour la sortie de crise assortie de la volonté de faire payer les contribuables des autres pays pour atténuer les effets de celle-ci pourrait se révéler être une option non-viable sur le moyen-long-terme. Deuxièmement, les électeurs des différents pays européens vont peut-être se rendre compte qu’il n’y a pas de solution miracle, que l’appartenance à l’Europe ou à l’euro ne dispense pas leurs pays d’entreprendre les réformes parfois douloureuses à court-terme, mais nécessaires au retour durable de la croissance et à la résorption du chômage.

Un autre scénario, moins optimiste, prendrait la forme d’une vague de protestation à travers l’Europe, d’une perte de confiance envers les institutions européennes et d’un repli nationaliste. On parlerait alors des « échecs » de l’Europe, du manque de « démocratie européenne », du « diktat » des marchés financiers et des institutions européennes. En bref, on tirerait les mauvaises leçons de la crise grecque.

Quelles leçons tirer de cette crise alors ? Premièrement, cette crise n’est pas liée à l’aspect le plus fondamental de l’Europe dans sa forme actuelle, qui est la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux. Attention donc à ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain. Deuxièmement, cette crise révèle les limites de l’euro. Les économistes avaient depuis longtemps prévenu que l’Europe n’est pas une zone monétaire optimale, ne serait-ce que parce que les prix internes (salaires notamment) sont insuffisamment flexibles, et les cycles économiques des différents pays trop disparates. Sans l’option de dévaluer ou d’ajuster la politique monétaire, un pays frappé par un choc asymétrique (i.e., qui n’affecte pas autant les autres pays) va faire face à une grave crise économique si les prix internes (salaires notamment) ne s’ajustent pas à la baisse. En ce sens, la monnaie unique a des conséquences similaires à celles de l'étalon or. Troisièmement, cette crise révèle les limites voire l’impossibilité d’une « solidarité européenne ». Une solution potentielle au point précèdent consiste en la mise en place de transferts budgétaires inter-pays. Mais les évènements récents ont révélé (comme on aurait d’ailleurs pu s’y attendre) que certains pays ne jouent pas le jeu, et essayent d’empocher le maximum d’argent en provenance des autres pays tout en s’abstenant de faire les réformes nécessaires pour relancer leur économie. Ils évoquent alors la fameuse solidarité européenne pour tenter de justifier des transferts toujours plus massifs, tout en refusant de s’attaquer aux causes plus fondamentales du marasme économique.

Pour résumer, l’euro est une mauvaise idée si l’Europe n’est pas une zone monétaire optimale et en l’absence de transferts budgétaires inter-pays. Or ces transferts induisent un problème d’aléa moral (ou « moral hazard »), tandis que l’Europe n’est en effet pas une zone monétaire optimale. Trois pistes sont alors possibles. Premièrement, on peut imaginer un système de transferts conditionnels qui responsabiliserait les pays receveurs. Malheureusement, il est difficile d’imaginer la forme que pourrait prendre un tel système en pratique, et il serait probablement incompatible avec la souveraineté nationale en matière budgétaire. Deuxièmement, on pourrait tenter de faire de l’Europe une zone monétaire optimale, notamment en facilitant l’ajustement à la baisse des salaires dans certains pays lorsque les conditions économiques l’imposent. Cela semble politiquement difficile. Troisièmement, on pourrait conclure que, contrairement à l’Union Européenne, l’euro était une mauvaise idée.