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La destruction créatrice

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Le processus de destruction créatrice est un moteur essentiel de la croissance. En conduisant à l’obsolescence des technologies existantes, l’innovation s’accompagne nécessairement d’un renouvellement structurel de l’économie. S’opposer à ces évolutions revient à brider la croissance. Au contraire, l’innovation par destruction créatrice nécessite des institutions appropriées : marchés des biens et services concurrentiels, marché du travail flexible et marchés financiers développés.  

Les théories modernes de la croissance s’accordent sur le rôle moteur joué par l’innovation technologique dans l’amélioration de la productivité et donc dans l’accroissement des richesses à long terme. Par conséquent, une bonne compréhension des mécanismes de la croissance doit reposer sur une explication satisfaisante des processus d’innovation technologique. C’est ce que proposent les théories de la croissance endogène.

Destruction créatrice, un renouvellement permanent du tissu industriel

Parmi les différentes théories existantes, celle reposant sur l’idée de « destruction créatrice » explique une large part de la croissance de la productivité. L’idée, dont l’origine remonte à Joseph Schumpeter[1] mais qui fut réhabilitée par Aghion et Howitt[2], est que les innovations nouvelles conduisent à l’obsolescence des technologies existantes. Par conséquent, une entreprise innovante, et bénéficiant d’un monopole sur un type produit, risque à tout moment d’être évincée par une autre entreprise dont les compétences technologiques sont supérieures. Ainsi, la croissance économique est un processus de renouvellement constant du tissu industriel faisant émerger des entreprises toujours plus productives.

Selon Schumpeter, les innovations qui sont à l’origine de cette croissance rompent avec une situation d’équilibre préexistante, créant ainsi le déséquilibre et l’instabilité. Vouloir préserver une certaine stabilité économique, c’est également brider la croissance. Dans cette perspective, la protection des industries en déclin peut s’avérer très préjudiciable à l’enrichissement d’une nation.

Il est important de souligner que c’est la perspective du profit liée à la détention d’un pouvoir de monopole, permise par l’exclusivité technologique, qui incite les firmes à innover. La politique de la propriété intellectuelle et des brevets joue donc un rôle crucial pour les perspectives de croissance à long terme.

Destruction créatrice et chômage

Les processus de destruction créatrice ne sont pas sans conséquence sur le fonctionnement du marché du travail. Les firmes les plus anciennes se faisant constamment évincer par des entreprises innovantes, les firmes ont des taux de natalité et de mortalité élevés. Du fait de la destruction créatrice, les flux d’allés et venus sur le marché du travail sont donc accrus et les périodes de chômage plus fréquentes. En clair, les destructions-créations d’entreprises s’accompagnent de destructions-créations d’emplois.

Aghion et Howitt[3] d’une part et Mortensen et Pissarides[4] d’autre part se sont intéressés à l’interaction entre croissance et chômage dans un contexte de destruction créatrice. En général, en encourageant l’investissement des firmes existantes ainsi qu’en provoquant l’entrée de nouveaux concurrents, la croissance permet de faire diminuer le chômage. Cependant, en réduisant la longévité des emplois, la création destructrice joue en sens inverse. Au final, il est possible qu’une augmentation de la croissance s’accompagne d’une hausse du chômage d’équilibre.[5] 

Dans une telle configuration, la protection des emplois pourrait entraver le bon fonctionnement des processus de destruction créatrice. La solution consisterait plutôt à consacrer une part des gains générés par la croissance à la protection des personnes, plutôt que des emplois, sur l’ensemble de leurs parcours professionnels.

L’importance de la proximité de la frontière technologique

Pour juger de l’impact de la destruction créatrice sur la croissance, il convient de distinguer les économies éloignées de la frontière technologique[6]  de celles qui en sont proches. Pour les premières, la croissance repose d’abord et avant tout sur une stratégie d’imitation, tandis que les secondes auront intérêt à privilégier l’innovation. Les travaux d’Acemoglu, Aghion et Zilibotti[7] montrent que les institutions économiques optimales sont très différentes dans les deux cas.

· Frontière technologique et politique économique

Une économie de rattrapage, qui est éloignée de la frontière technologique, s’appuie sur l’imitation et l’adaptation de technologies étrangères. Afin de bénéficier de rendements d’échelle, les investissements se font sur le long terme au sein d’entreprises de grande taille. Les relations entre les banques et les entreprises s’inscrivent également dans le long terme. Le soutien de l’Etat dans la mise en œuvre de ces projets peut en améliorer le succès. Ce type d’institution a permis la forte croissance de l’Europe de l’Ouest, du Japon et de la Corée du Sud pendant plusieurs décennies à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale. 
 
Cependant, les institutions qui permettent le rattrapage peuvent devenir préjudiciables à la croissance à l’approche de la frontière technologique. En effet, un pays disposant des meilleurs processus de production existants n’a d’autre choix que d’innover pour poursuivre son enrichissement. Cela implique une capacité de l’économie à gérer les risques intrinsèques liés au développement de nouvelles technologies dont le succès ne peut être garanti d’avance. Il n’est, dans ces conditions, pas souhaitable de consentir à un effort massif pour soutenir quelques grands projets industriels à l’issue incertaine.

Au contraire, l’économie doit s’appuyer sur les processus de destruction créatrice pour favoriser l’innovation. Cela implique des marchés de biens et services compétitifs, flexibles et ouverts à l’entrée de nouveaux concurrents. Les marchés financiers et le capital-risque doivent être privilégiés par rapport au secteur bancaire traditionnel afin de faciliter les investissements risqués. Un marché du travail flexible est nécessaire à la rencontre des travailleurs les plus qualifiés et des projets les plus prometteurs. Ces institutions expliquent le dynamisme de l’économie américaine, tandis que leur absence a contribué au ralentissement des économies européenne et japonaise qui sont désormais proches de la frontière technologique. A titre d’exemple, Aghion et Howitt[8] notent que les entreprises pharmaceutiques de moins de dix ans d’ancienneté sont à l’origine de 50% des nouveaux médicaments aux Etats-Unis contre seulement 10% en Europe.

· Frontière technologique et éducation

Aghion et Cohen[9] s’intéressent aux conséquences de cette analyse sur la politique de l’éducation. Une économie en rattrapage a essentiellement besoin d’une éducation performante au niveau du primaire, du secondaire et du premier cycle du supérieur. Ainsi, les diplômés issus de telles formations devraient être compétent pour imiter et adapter des technologies étrangères. La recherche peut, quant à elle, se concentrer sur quelques domaines clefs dont les débouchés sont prévisibles, comme par exemple les technologies du nucléaire.

En revanche, un pays proche de la frontière technologique devra mettre l’accent sur les derniers cycles de l’enseignement supérieur. En effet, sa capacité à innover repose sur sa dotation en travailleurs très qualifiés. La France aurait donc intérêt à concentrer ses efforts financiers en matière d’éducation sur l’enseignement supérieur (voir même le supérieur du supérieur). Actuellement, un élève du secondaire coûte 36% de plus que la moyenne de l’OCDE, et un étudiant du supérieur 11% de moins. Dans leur rapport, Aghion et Cohen prônent un effort budgétaire supplémentaire de 0,5% du PIB intégralement investit dans l’enseignement supérieur. Quant à la recherche, elle doit s’articuler autour de projets individuels ou collectifs qui doivent être sélectionnés par les pairs et régulièrement soumis à l’évaluation.

Jean-Baptiste Michau

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau. 

Pour en savoir plus :

  • "Les champions nationaux absorbent typiquement des subventions et évincent des entreprises plus petites et plus innovantes. (...) Pour promouvoir l'innovation (et la productivité en général), il faut permettre à de nouvelles entreprises vigoureuses de croître, et laisser les vieilles entreprises inefficientes fermer." The Economist, Big and Clever, 17 décembre 2011.
 





[1] Schumpeter, J., Capitalisme, socialisme et démocratie, 1942.
[2] Aghion, P., Howitt, P., « A model of growth through creative destruction », Econometrica, vol. 60, 1992.
[3] Aghion, P., Howitt, P., « Growth and unemployment », Review of Economic Studies, vol. 61, 1994.
[4] Mortensen, D., Pissarides, C., « Technological progress, job creation, and job destruction », Review of Economic Dynamics, vol. 1, 1998.
[5] Le taux de chômage d’équilibre d’une économie est tel que les créations et les destructions d’emplois sont égales (pour une population active constante).
[6] Un pays est à la frontière technologique lorsque la plupart de ses secteurs d’activité bénéficient des meilleures technologies existantes. Depuis la Seconde Guerre Mondiale, la frontière est essentiellement déterminée par l’économie américaine.
[7] Acemoglu, D., Aghion, P., Zilibotti, F., « Distance to frontier, selection, and economic growth », Journal of the European Economic Association, 2006.
[8] Aghion, P., Howitt, P., « Appropriate growth policy: a unifying framework », mimeo, Harvard University and Brown University.
[9] Aghion P., Cohen, E., Education et Croissance, Rapport du CAE, N° 46, 2004.

très bon article

Je préfère dire la "création destructive" ,car c'est l'acte de crééer qui détruit ,et non l'inverse .
Mais en tout cas l'auteur de ce billet n'est pas un idiot .

Oubli de Cahuc et Zylberberg : dommageable

L'oubli de l'ouvrage de Cahuc et Zylberberg "le chômage est-il une fatalité", 2004, Champs Flammarion est quand même discutable.

Il ne s'agit pas de citer absolument tout le monde mais là, il y a une mine sur le sujet. Et en plus, lisible dans l'optique du blog et de la diffusion des connaissances.

à propos de la propriété intellectuelle

Il est loin d'y avoir un consensus quant à la propriété intellectuelle. Certains économistes mettent doute à la fois le bien fondé éthique et le bien fondé économique de la propriété intellectuelle. Notamment, ils mettent fortement en doute l'existence d'une incitation à accroître la recherche et le développement. À ce sujet, on pourra lire l'article qui lui est consacré (lien ci-dessous), ainsi que les liens externes qu'indique cet article.

http://www.wikiberal.org/wiki/Propri%C3%A9t%C3%A9_intellectuelle