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Les inégalités

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Le critère des inégalités est souvent utilisé. Pourtant, sa pertinence n'est pas évidente. Tout d'abord, les inégalités n'ont pas augmenté : la part des hauts revenus dans le revenu national a diminué au cours du XXe siècle, et le nombre de "pauvres" décroît continuellement. Ensuite, une mesure des "inégalités" est largement artificielle, et sa prise en considération peut paradoxalement amener à rejeter des politiques qui améliorent le sort (absolu) des plus mal lotis. C’est pourquoi nous préconisons l'abandon du critère des inégalités en faveur d'une approche alternative.   

Selon L’observatoire des inégalités, le 10% des ménages ayant les revenus les plus élevés gagne 4,3 fois plus que le 10% des ménages ayant les revenus les plus bas. Par contraste, le 10% des ménages avec le plus grand patrimoine brut possède 440 fois plus que le 10% des ménages ayant le moins de patrimoine brut. Les inégalités de richesse sont bien plus criantes que les inégalités de revenus. Bien sûr, ces disparités correspondent également à des choix de vie (location contre propriété du logement) et à des différences d’âges (les jeunes sont souvent relativement « pauvres »). Mais les inégalités de patrimoine sont bien plus fortes que les inégalités de revenus. Qui plus est, les inégalités de patrimoine sont moins justifiables sur une base méritocratique : un patrimoine peut être hérité. Elles sont problématiques au sens où elles constituent potentiellement un obstacle à l’égalité des chances. On se souvient de Bill Gates qui s’opposait à l’abrogation de l’impôt sur la succession outre Atlantique, invoquant la nécessité de s’assurer que les Américains riches soient des self-made men, non des héritiers rentiers. Ce constat nous a amené à préconiser L’impôt sur les successions.

Comment mesurer les inégalités entre pays, et leur évolution dans le temps ? Le coefficient de Gini est l’indicateur le plus utilisé. Il mesure la dispersion des revenus dans une population. Une égalité parfaite se traduit par un coefficient de 0, tandis que le plus riche a infiniment plus que les autres avec un coefficient de 1. Notons qu'à cette aune, les inégalités en France ont diminué depuis le milieu des années 1980, comme nous le montrons avec des données de l'OCDE dans ce post de blog.

Source : OCDE.

Les pays en voie de développement ont généralement un coefficient de Gini élevé. Les études empiriques ont mis en évidence une hausse des inégalités dans les premiers stades du développement économique, suivie par une diminution des inégalités. Ainsi, des coefficients de Gini de plus de 50% se trouvent en Amérique Latine et en Afrique.

Cependant, comme le note l’économiste Anthony Atkinson,[1] une image statique des inégalités a peu de sens. En effet, les individus accumulent peu à peu un patrimoine au cours de leur vie. Même si tous étaient parfaitement égaux, à une date donnée de considérables inégalités de richesse existeraient néanmoins : simplement parce que l’on comparerait des individus à différents stades de leur cycle de vie. Une image statique des inégalités de richesse a donc tendance à largement exagérer leur véritable étendue. En outre, l’allongement de la durée de vie et l’étirement du cycle de vie, ont en ce sens joué en faveur d’une augmentation des inégalités, qui ne reflète pourtant aucune aggravation des disparités entre individus.

Ensuite, on ne peut mesurer correctement les inégalités sur les vies entières. Or les préférences pour le présent diffèrent dans la population. Certains vont préférer dépenser de l'argent et jouir de temps de loisir dans leur jeunesse. D'autres vont épargner et investir dans leur capital humain, en poursuivant une longue éducation. La première catégorie aura vraisemblablement des revenus futurs inférieurs à ceux de la deuxième catégorie. Mais il serait injuste de taxer les revenus élevés pour redistribuer vers les revenus faibles, pour deux raisons. La première étant que cette distribution de revenus résulte de choix délibérés. Des revenus élevés sont la contrepartie de sacrifices antérieurs. La deuxième étant qu'il est socialement souhaitable d'encourager l'investissement en capital humain en le subventionnant: il est donc raisonnable de plaider pour que ceux qui ne choisissent pas une éducation supérieure (et qui auront en moyenne des revenus futurs plus faibles) subventionnent ceux qui investissent dans leur éducation.[1b]   

Qui plus est, des études empiriques menées par le prix Nobel Daniel Kahneman montrent qu'un revenu élevé est la contrepartie de sacrifices et d'efforts contemporains. Ainsi, les personnes ayant un revenu élevé consacrent moins de temps à des activités "plaisantes", et plus de temps à des activités obligatoires. Ils sont plus stressés. Encore une fois, un revenu élevé semble être au moins en partie une juste compensation pour ces coûts non-monétaires qui n’apparaissent pas dans les statistiques.[1c] D'autres études montrent également que les individus ont également des hétérogènes pour le loisir et la consommation, et que ceux qui gagnent plus d'argent ont tout simplement choisi d'exercer plus d'efforts pour atteindre cet objectif (par exemple :  http://gregmankiw.blogspot.com/2012/01/de-gustibus-non-est-taxandum.html).  

Enfin, mesurer les évolutions des revenus (après inflation) ne suffit pas à rendre compte de l’évolution des inégalités réelles. Tout simplement parce que les prix relatifs suivent des trajectoires différentes à l’intérieur de cette moyenne qu’est l’inflation. Or les économistes Christian Broda et John Romalis ont montré[1d] qu’aux Etats-Unis, l’inflation s’est concentrée sur les prix des biens consommés par les ménages à hauts revenus. En définitive, l’inégalité réelle (après avoir tenu compte des différentiels d’inflation entre les paniers de biens et services consommés par les hauts revenus et les bas revenus) est restée inchangée aux Etats-Unis entre 1994 et 2005, même si les inégalités de revenus ont augmenté. C’est-à-dire que les inégalités en termes de pouvoir d’achat sont demeurées stables. Les auteurs attribuent ce résultat aux échanges commerciaux avec la Chine, et à l’omniprésence de Wal-Mart. Ces deux facteurs contribuent surtout à diminuer les prix des biens consommés par les consommateurs aux revenus les plus modestes.

Pourtant, lorsqu’on considère également la valorisation sans précédent des compétences et le moindre besoin de travail peu qualifié, on s’attend à observer une montée tendancielle des inégalités - mesurées en termes de revenus. Mais ce n’est pas le cas en France. La classe des rentiers a disparu, ruinée par les crises du XXe siècle et les faillites, l’effondrement des revenus du capital durant les guerres et l’inflation. De même, les propriétaires terriens ont été ruinés par l’effondrement des prix de la terre dans les zones rurales, et le passage d’une société agraire à une société (post-)industrielle. Plus que jamais, la richesse est liée à l’activité.[2] Cela a amené Philip Whyte à affirmer dans le Financial Times que le système éducatif est la source principale des inégalités - ou de leur absence relative, comme dans les pays Scandinaves.

L’économiste Thomas Piketty observe que les inégalités de revenus en France sont maintenant moindres qu’au début du XXe siècle.[3] Il attribue cela à l’effondrement des revenus du capital, et remarque que les inégalités salariales sont « extrêmement stables sur le long-terme ». Ces faits tempèrent les discours alarmistes sur la croissance continuelle des inégalités.

Les inégalités peuvent être artificielles. Par exemple :

1/ Avec l'allongement de la durée d'éducation, les "inégalités" augmentent mécaniquement ! Pour bien comprendre pourquoi avec un exemple simple, supposons que chaque personne a exactement les mêmes occupations au cours d'une vie. Comparons maintenant deux possibilités. Dans la première, personne ne va à l'université, donc tous commencent à travailler à 18 ans pour gagner un salaire raisonnable. Les inégalités sont faibles. Dans la seconde, tous vont à l'université et font en parallèle des petits jobs pour payer leurs études. Les inégalités sont alors bien plus importantes : d'une part parce que les étudiants ont des revenus faibles, d'autre part parce que des diplômés ont des revenus élevés. Pourtant, tous les individus sont identiques (même éducation, même travail, même revenu au même âge, ...) !

2/ Une société qui paye ses travailleurs et dirigeants en fonction de leur performance sera plus inégalitaire. Une certaine année la performance sera bonne, une autre elle sera médiocre. Même si en moyenne deux travailleurs ont la même rémunération, une rémunération méritocratique et donc variable est plus fluctuante qu’une rémunération fixe, ce qui génère des inégalités sur le papier, sans que les différences temporaires de rémunération ne reflètent des inégalités sous-jacentes.

3/ Une société de propriétaires sera plus inégalitaire qu’une société de locataires. Un ménage qui vend son logement augmentera son revenu de plusieurs centaines de milliers d’euros pour une année. Il passera dans la tranche élevée des revenus, pour retourner dans une tranche inférieure l’année suivante. Résultat : de fortes inégalités sur le papier, qui encore une fois ne reflètent pas d’inégalités réelles.

4/ Mesurer les inégalités par foyer peut mener à conclure à une augmentation des inégalités lorsque la taille des ménages se réduit et les divorces augmentent. Alors même que les revenus de l’unité familiale restent inchangés. Un papier montre que cette erreur d'interprétation amène à conclure à la stagnation des revenus (mesurés par foyer) de la classe moyenne américaine, alors même que les revenus par individu augmentent nettement: http://www.minneapolisfed.org/pubs/region/08-09/income.pdf

5/ The Economist[4] a noté que le niveau de vie des riches actuels et celui des classes populaires s’étaient considérablement rapprochés. Autrement dit, les différences de revenus ne se traduisent pas en inégalités matérielles aussi prononcées. Selon les économistes Dirk Krueger et Fabrizio Perri[5], les inégalités en termes de consommation aux Etats-Unis sont restées stables, malgré une augmentation des inégalités de revenus. Plus significatif encore, et toujours selon The Economist, les inégalités en termes de « bonheur » ou « qualité de vie » se sont amoindries dans les pays développés. Dans la revue du livre Getting Better, par Charles Kenny, on peut lire "The gap between the income of the world's richest and poorest may widen but their respective qualities of life -- measured by infant mortality, life expectancy, education, the ability to communicate, civil rights, freedom from violence -- have converged."[6]

6/ Dans les statistiques, les riches aux revenus faibles vont paradoxalement être considérés comme pauvres ! La notion de pauvreté est en effet basée sur le critère du revenu, non du patrimoine. 

Les inégalités peuvent également être une bonne nouvelle. Par exemple, une société plus libre et plus tolérante en matière de choix de vie sera plus inégalitaire. Les individus opteront pour des trajectoires différentes, selon leur personnalité et leurs objectifs. Cela se traduira par des rémunérations différentes, mais chacun trouvera la combinaison emploi-revenu qui lui convient. Envoyer tout le monde à l’usine génère de faibles inégalités. Mais aussi peu de satisfaction et d’épanouissement. Autre exemple : une société dynamique dans laquelle les riches comme les pauvres s’enrichissent deviendra typiquement plus inégalitaire qu’une société stagnante dans laquelle les hauts revenus sont rares.

Les inégalités ne sont qu’une statistique, à prendre avec des pincettes. Quel est le sort réel des pauvres en France ?

Source : INSEE.

Un individu est pauvre lorsqu’il se situe en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire lorsque son niveau de vie est inférieur à 50% du niveau de vie médian. Or le seuil de pauvreté n’a cessé d’augmenter. En euros constants de 2002, le seuil de pauvreté pour une personne seule était de 344 euros par mois en 1970, contre 627 euros par mois en 2002. Pour résumer : non seulement il y a de moins en moins de pauvres, mais surtout les pauvres d’aujourd’hui sont bien mieux lotis que les pauvres d’hier !

C’est pourquoi de plus en plus de voix se font entendre pour abandonner le critère des inégalités, et lui préférer le niveau absolu des revenus des plus pauvres. Il n’est pas évident de ramener la distribution des revenus dans une société à un ou deux chiffres. Mais considérer le revenu moyen et le revenu moyen des 10% les plus pauvres conduit à des décisions politiques davantage dans l’intérêt des plus défavorisés.

En définitive, une focalisation sur les inégalités donne l’impression que l’activité économique est un jeu à somme nulle. Elle entretien l’illusion que les uns gagnent aux dépens des autres. Mais ce qui compte vraiment, c’est que le sort de tous s’améliore. Allons plus loin : même si l’on se soucie uniquement du sort des plus pauvres, mesurer les inégalités n’est pas si pertinent qu’il peut sembler. Considérons deux politiques économiques. La première se traduit par une dégradation considérable des hauts revenus, et une stabilité des bas revenus. La seconde se traduit par une augmentation considérable des hauts revenus, et une augmentation sensible des bas revenus. Il est fort possible que la seconde augmente plus les inégalités que la première. Mais les pauvres verront leurs revenus augmenter davantage avec la seconde politique… C’est pourquoi les « inégalités » constituent une mesure très trompeuse, qui peut induire des choix absurdes. On lui préférera une mesure du revenu moyen, combinée à une mesure des bas revenus. Une bonne politique augmente à terme ces deux quantités – ce qui est tout à fait compatible avec une hausse des inégalités !

Pierre Chaigneau

Pour en savoir plus :

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau.


[1] Anthony B. Atkinson, 1970, Capital taxes, the redistribution of wealth and individual savings, Review of Economic Studies.
[1b] Les théories de la croissance endogène ont montré que le rendement privé de l'éducation est inférieur à son rendement social. Ce fossé peut être comblé en subventionnant partiellement l'éducation.
[1c] Source: http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2008/06/22/AR2008062201859.html, et Kahneman, Krueger et Schkade (2006), Would you be happier if you were richer? A focusing illusion. Science.  
[1d] Inequality and prices : does China benefit the poor in America?, mimeo, University of Chicago, 2008.
[2] Youssef Dib, coordinateur de la gestion de fortune chez BNP Paribas explique dans Hommes et Commerce de février-mars 2008 : « Il y a 25 ans, 70% des fortunes mondiales étaient héritées et 30% acquises par des entrepreneurs ; aujourd’hui, les proportions sont inversées. »
[3] Thomas Piketty, 2003, Income inequality in France, 1901-1998, Journal of Political Economy.
[4] The Economist, 19 décembre 2007.
[5] Does Income Inequality Lead to Consumption Inequality? Evidence and Theory, Review of Economic Studies, 2006.
[6] FT week-end du 16 avril 2011.

 

QUestions

.. juste quelques remarques en forme de question :

- vous indiquez qu'une société libre doit donner a chacun le droit de faire des choix et que ceux ci conditionnent les rémunérations. Effectivement dans une certaine mesure. mais ne faut il pas prendre en compte l'inégalité des capacité a faire ces choix ou les assumé (contexte economique familiale, capacité intellectuelle, problemes d'intégration..)des individus concernés ?

- vous parlez de répartition salarial au mérite (passé et présent), n'est il pas plus judicieux de considérer la valeur ajoutée de la tache accompli ? certaine qualités et traits de personnalité qui s'attachent souvent aux succés rapportent autant, a mes yeux et dans beaucoup de domaines, que plusieurs années d'apprentissage et d'efforts... la rémunération au mérite n'est pas vraiment en vigeur dans toute la société.. il faut aussi faire intervenir la pénibilité (physique et intelletuelle) du travail .. un ouvrier ferait moins de sacrifice sur sa santé qu'un cadre stressé ?.. rien n'est moins sure.

- vous exprimez le fait que les inégalités ne sont pas un probleme tant que cela amene de la croissance et sorte du monde de la pauvreté. Cela est surement vrai au regard d'une nation comme la france qui, malgrès l'indignation que représente un RSA aussi bas dans la bouche de certain, offre a ces "pauvres" des privileges conséquents. Ce décallage des inégalités n'est il pas simplement déplacé vers la scene internationale ?

- Cette vision qui donne la croissance comme solution a tous les maux n'est elle pas utopique ? on sait tres bien que celle ci est fondamentalement basée sur des ressources épuisables (transportées, transformée, distribuée, soumises a services..). Qu'en sera t'il quand la démographie mondiale rendra cette equilibre instable conflictuel ? qui devra faire le choix de réduire sa consommation ? ou sa démographie ?

merci d'avance pour votre réponse.. je n'ai nullement l'intention de polémiquer.. je me pose juste quelques questions :)

réponses

Pour répondre séquentiellement:

- Concernant les capacités de départ, nous abordons ce point dans notre article sur l'éducation (www.EclairEco.org/education). Dans notre newsletter de mars, nous nous intéressons au problème plus spécifique des banlieues difficiles (http://www.eclaireco.org/fr/node/176)

- Nous traitons le deuxième point dans notre articles sur les salaires, www.eclaireco.org/salaires. Effectivement, un ensemble de facteurs entrent en compte dans la détermination des rémunérations, par uniquement le "mérite".

- Cet article se focalisait il est vrai sur les inégalités dans un pays, avec le cas de la France. Au niveau international, les inégalités tendent à diminuer, notamment du fait du développement à grande vitesse des pays émergents. Malgré tout, il est vrai que certains pays restent sous-développés. Dans son livre The Bottom Billion, Paul Collier livre une très bonne analyse des causes de ce sous-développement (qui ne sont d'ailleurs pas purement économiques).

- Je ne suis pas certain que cet article définisse la croissance comme solution à tous les maux. Mais nous soulignons il est vrai qu'il est préférable (pour simplifier) d'avoir un pays qui croît vite, avec des inégalités en hausse (car tous profitent néanmoins d'un pouvoir d'achat plus élevé), plutôt qu'un pays qui stagne avec des inégalités en baisse (car alors tous souffrent). Quant aux limites éventuelles de la croissance, c'est un thème bien plus vaste que nous ne prétendons pas aborder dans cet article... mais peut-être plus tard.