Pragmatique, rationnel, indépendant

Le modèle social français

Non seulement le niveau de vie en France est relativement bas, mais la qualité de vie n’est pas aussi extraordinaire que l’on croit. En réalité, deux modèles se distinguent : le modèle anglo-saxon, et le modèle scandinave. Mais le modèle « rhénan » ne fonctionne pas.

La performance économique est certes importante, mais elle ne suffit pas à faire le bonheur. Beaucoup d’autres facteurs entrent en jeu, et ce serait précisément là que le modèle français se distingue. Examinons la réalité. 

En plus du PIB par tête, l’indicateur de développement humain (IDH) tient compte de l’espérance de vie (un bon indicateur de la qualité de la santé) et de l’éducation. La France se targue d’être un lieu où il fait bon vivre. Cependant, elle ne se place qu’au 16e rang mondial en termes d’IDH[1], soit approximativement son rang en termes de PIB par habitant.

Poussant la démarche plus loin, The Economist a calculé la qualité de vie dans différents pays, en utilisant neuf facteurs explicatifs : le revenu, la santé, les libertés, le chômage, la vie de famille, le climat, la stabilité politique, la sécurité, l’égalité entre les sexes, l’insertion sociale.[2] La France se distingue clairement. Elle occupe un glorieux 25e rang mondial, talonnée de près par la Slovénie. Le pays dans lequel la qualité de vie est la meilleure étant… l’Irlande. 

Enfin, un récent rapport de recherche[3] confirme les effets dévastateurs du poids de l’Etat, en arrivant à la conclusion suivante : le bonheur (littéralement « life satisfaction ») est d’autant plus bas que le niveau de dépenses du gouvernement est élevé. L’impact négatif des dépenses publiques est plus fort dans les pays dans lesquels l’électeur médian est plutôt à gauche – ce qui est le cas de la France.

Il convient à ce titre de détruire un mythe. On entend souvent dire que l'Etat devrait dépenser plus (toujours plus, à en croire certains) pour les enfants, pour l'éducation, etc. Nous avons déjà montré dans notre article sur l'éducation (www.EclairEco.org/fr/Education) que l'augmentation des fonds consacrés à l'éducation n'est ni une condition suffisante ni une condition nécessaire pour une amélioration de la qualité de celle-ci. Par ailleurs, une étude récente de l'OCDE[4] s'est penchée sur les dépenses publiques par enfant, et les a comparées à un classement du "bien-être" des enfants dans différents pays. Il s'avère que dépenser plus ne permet pas d'obtenir de meilleurs résultats. Par exemple, la France dépense un tiers de plus que l'Australie, pour de moins bons résultats.

Notre approche consiste à comparer sur une matrice d’une part le coût du modèle social de chaque pays (dépenses publiques rapportées au PIB), et d’autre part la qualité de vie que ce modèle social procure (mesuré par l’indice de The Economist). C’est la matrice coût / bien-être présentée ci-dessous, qui devrait être un indicateur de performance majeur de nos gouvernants.

On pourra argumenter que dans la mesure où les dépenses publiques contribuent à améliorer la qualité de vie, alors elles constituent un choix rationnel. L’idée est d’accepter que le gouvernement vous « confisque » une partie substantielle de vos revenus, si en contrepartie ces ressources lui permettent de vous assurer une qualité de vie plus agréable (ce qui implique une utilisation efficace et productive de ces ressources) et si ce prélèvement est pratiqué de façon équitable (et non à la charge quasi exclusive de quelques uns)
 

Sources : The Economist, OCDE.

Les pays du cadran du haut à gauche prélèvement peu les revenus de leurs citoyens, lesquels bénéficient d’une bonne qualité de vie. Les heureux gagnants sont l’Irlande, l’Espagne, l’Australie, les Etats-Unis, le Canada et dans une moindre mesure le Japon.

Les habitants du Royaume-Uni choisissent de conserver l’essentiel de leurs revenu, mais ne bénéficient pas d’une très bonne qualité de vie relative.

Ceux des pays du cadran en haut à droite (Danemark, Italie, Suède et Pays-bas) choisissent de payer beaucoup d’impôts, en échange d’une bonne qualité de vie. C’est le modèle Scandinave (la Norvège et la Finlande étant également dans ce cadran).

Le pire cadran est celui en bas à droite. Non seulement le gouvernement confisque une grande partie des revenus, mais en plus la qualité de l’environnement qu’il offre laisse à désirer. On trouve ici l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique et la France. A l’évidence, le modèle rhénan n’est pas un must.

Cette analyse rejoint celle de l’économiste André Sapir[5], qui distingue quatre modèles européens : nordique, anglo-saxon, continental, et méditerranéen. Selon lui, les deux premiers sont efficaces, contrairement aux deux autres. Ces derniers ne peuvent être viables sur le long terme, car les finances publiques sont alors soumises à des problèmes insurmontables. Ils doivent donc, selon André Sapir, être réformés, ce qui passe notamment par le rétablissement des incitations à travailler. Pour cela, il s’agit de converger vers un des deux « bons » modèles : anglo-saxon et/ou nordique. Ce qui les distingue est une différence de philosophie. Dans le premier, les individus sont considérés responsables et libres. Dans le second, l’Etat joue un grand rôle protecteur, tout en maintenant une économie efficace.

Bruno Lannes, Pierre Pâris

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau.

[1] Source : The Economist, 17 septembre 2005, et UNDP. [2] Source : The World in 2005, Economist Intelligence Unit. Ces neuf facteurs explicatifs sont pondérés de sorte à ce qu’ils expliquent plus de 80% des variations entre pays des résultats des enquêtes de bonheur-satisfaction. [3] The Bigger the Better? Evidence of the Effect of Government Size on Life Satisfaction around the World, par Bjornskov, Dreher, Fischer, octobre 2005. [4] Citée dans The Economist, 5 septembre 2009, d'où est également extrait le graphique. [5] Globalization and the Reform of European Social Models, 2005.