Pragmatique, rationnel, indépendant

La politique conjoncturelle

La régulation conjoncturelle est automatique et ne requière pas d’intervention politique. Cette dernière est généralement pro-cyclique, contre-productive, et inefficace. Enfin, même si elle était parfaite, elles serait largement inutile.

L’Etat doit-il systématiquement entreprendre une action politique contra-cyclique? La réponse est négative.

Premièrement, elle n'est pas nécessaire du fait des stabilisateurs automatiques du budget: en période de surchauffe, la part du revenu national prélevée augmente automatiquement du fait de la progressivité du système d'imposition (ce qui ralentit l’activité économique), tandis qu'en période de récession les revenus de transfert augmentent automatiquement (ce qui augmente le revenu disponible).

Deuxièmement, elle est souvent paradoxalement pro-cyclique, car le temps politique est en retard sur le temps économique. Bien souvent, les effets d’une politique de relance ne commencent à se faire sentir que lorsque l’économie est déjà repartie d’elle-même. Par ce biais, l’Etat aurait tendance à accentuer les cycles économiques plutôt qu’à les atténuer. C'est précisément ce qui a eu lieu récemment aux Etats-Unis: suite à la récession (mineure) de 2001, Alan Greenspan a relancé l'économie avec des taux d'intérêt très bas, créant ainsi les conditions pour la crise (majeure) des subprime mortgages de 2007... De son côté, une politique budgétaire contra-cyclique à base de dépenses publiques accrues va prendre beaucoup plus de temps à porter ses fruits qu'une politique contra-cyclique à base de baisses d'impôts, lesquelles sont plus faciles et rapides à mettre en place.[0] Plus précisément, nous montrons dans cet article (http://www.eclaireco.org/SuccessionDesCrises) que les réponses aux crises par des politiques économiques volontaristes depuis 20 ans ont souvent été directement responsables des crises futures. 

Troisièmement, les récessions ont généralement des raisons d’être. Elles sont la contrepartie des excès accumulés durant les phases d’expansion débridée, et elles permettent de purger les déséquilibres et les inefficacités. Par exemple, la récession aux Etats-Unis en 2008 est non seulement inévitable mais également souhaitable, afin que les ménages se désendettent et assainissent leur situation financière, et afin que le déficit commercial se résorbe. En ce qui concerne le tissu productif, les récessions précipitent vers la faillite les entreprises les moins productives, afin qu’elles cessent de gaspiller des ressources rares. On dira que les récessions peuvent persister. Cela dit, seule la France a laissé la crise des années 1970 perdurer, et ce n’est pas faute d’avoir essayé toutes les combinaisons de politiques de relance. Les autres pays se sont réformés avec des réformes structurelles. Ils ont adapté leurs économies au nouveau contexte, ce qui leur a permis de renouer avec des taux de croissance élevés. Quant à la Grande Dépression des années 1930, elle n’aurait pu être qu’une contraction cyclique comme une autre si les politiques avaient été neutres. Mais les erreurs en matière de politique monétaire et le protectionnisme qui ont suivi l’ont transformé en dépression majeure.[1]

Quatrièmement, les politiques monétaires et budgétaires sont inefficaces à long-terme. L’inefficacité de la politique budgétaire a été expliquée dans les deux derniers paragraphes de la fiche sur Les déficits publics. L’inefficacité d’une politique monétaire de relance est quant à elle maintenant admise par les économistes. Dans les années 1960, les macroéconomistes croyaient à une courbe de Phillips, selon laquelle il existe un tradeoff entre le chômage et l’inflation. Cependant, comme Milton Friedman l’avait prédit, cette courbe est devenue verticale dans les années 1970 suite aux politiques de relance monétaires. C’est-à-dire que le chômage était fixe à son niveau structurel, et les politiques monétaires laxistes avaient pour seul effet d’augmenter le taux d’inflation. Pourquoi ? Simplement parce qu’à long-terme, les anticipations s’ajustent, et les prix (notamment les salaires) s’ajustent en fonction du taux d’inflation. Autrement dit, les prix réels demeurent inchangés, seul le taux d’inflation varie.

C’est pourquoi la politique monétaire doit se focaliser sur l’inflation, et maintenir des taux d’intérêts compatibles avec la stabilité du taux d’inflation et des anticipations d’inflation. Etant donné l’existence d’effets temporaires de la politique monétaire, les politiciens peuvent néanmoins s’en servir dans leur perspective électorale de court-terme. C’est précisément la raison pour laquelle les banques centrales sont désormais indépendantes : afin que le contrôle de l’inflation soit placé hors du contrôle immédiat de politiciens qui ne considèrent pas les effets de long-terme. Seules des banques centrales indépendantes du pouvoir politique ont la crédibilité nécessaire pour maintenir le taux d’inflation à un niveau modéré. Au contraire, des politiciens qui prennent le pouvoir font face au problème d’incohérence temporelle des politiques optimales : ils vont annoncer une politique monétaire stricte en début de mandat, afin de contenir les anticipations d’inflation ; mais ils vont relâcher la politique monétaire en fin de mandat, afin de relancer artificiellement l’économie avant les élections, au prix d’une hausse de l’inflation qui ne se manifeste qu’avec retard et ne les concerne donc pas. Cela dit, anticipant un tel enchaînement de politiques, des acteurs économiques rationnels ajustent leurs anticipations d’inflation dès qu’un tel politicien arrive au pouvoir. Il s’ensuit une hausse immédiate du taux d’inflation, et la neutralisation de tout effet de relance, même temporaire, de la politique monétaire.

Cinquièmement, même une politique de stabilisation conjoncturelle parfaitement inefficace serait largement inutile. En effet, si l’on calibre un modèle économique à agent représentatif avec une aversion au risque plutôt élevée[2] à la croissance économique américaine (pourtant plus volatile que la croissance française), on se rend compte que le coût social du risque de fluctuations économiques est de seulement 0.01%. C’est-à-dire que la population est indifférente entre une croissance économique annuelle constante avec une moyenne de 1.85%, ou une croissance économique annuelle variable (selon les fluctuations effectivement observées outre-Atlantique) avec une moyenne de 1.86%. On en conclut que les efforts politiques devraient être concentrés sur l’augmentation du potentiel de croissance de l’économie, et que les politiques devraient largement ignorer les fluctuations cycliques.[3] On objectera que ce modèle ignore les effets différenciés d’une récession sur les groupes les plus vulnérables de la population. Mais en ce cas, les fluctuations économiques posent simplement un problème redistributif, pas un problème de stabilisation conjoncturelle.

Ajoutons pour conclure que les politiques conjoncturelles ont été particulièrement utilisées en France par des gouvernants trop frileux pour mettre en œuvre des réformes structurelles qui se heurtent à l’opposition de virulents intérêts corporatistes. La croissance est en panne ? Pas de problème, on va creuser les déficits publics et baisser les taux d’intérêt ! Le résultat : une croissance économique en berne depuis plus de 30 ans, et une dette publique colossale. Il est temps de tirer les leçons de ces échecs.

Pierre Chaigneau

Pour en savoir plus :

  • Une synthèse claire et accessible des études sur les politiques de relance par hausse des dépenses publiques et par baisse des impôts :  http://www.nytimes.com/2009/12/13/business/economy/13view.html?_r=1  La seconde semble bien plus efficace que la première. Probablement parce que baisser les taux marginaux d'imposition augmente les incitations à l'activité, tandis que des dépenses publiques additionnelles doivent au contraire un jour ou l'autre être financées par des prélèvements supplémentaires.
  • La relance de l'économie par déficit public peut augmenter le PIB tout en diminuant le bien-être : tout simplement parce que l'Etat consomme davantage, tandis que les ménages consomment moins. L'argument est bien résumé ici : http://www.economist.com/blogs/freeexchange/2011/03/fiscal_policy_2 et dans une version longue là http://www.economics.harvard.edu/faculty/mankiw/files/Exploration%20of%20Optimal.pdf  Cela rappelle l'argument de Keynes selon lequel on pourrait augmenter le PIB en enfouissant des bouteilles sous terre et en payant des gens pour les déterrer. Oui : mais cela n'augmenterait en rien le bien-être dans l'économie, au contraire (puisque les gens travailleraient davantage, pour rien, au lieu de profiter de temps de loisir)
  • Et pour sortir de la grande Dépression des années 1930? Quid du "New Deal"? Larry Summers, ministre de l'économie sous Bill Clinton (donc plutôt Démocrate) rappelle que la politique de relance alors mise an place avait été inefficace : "Never forget, never forget, and I think it’s very important for Democrats especially to remember this, that if Hitler had not come along, Franklin Roosevelt would have left office in 1941 with an unemployment rate in excess of 15 percent and an economic recovery strategy that had basically failed." (source)

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau.

[0] "Anyone familiar with government projects even at the municipal level knows that the process is usually prolonged and onerous. Even if the design phase is managed well, the project is built efficiently, and the end product proves to be of good use to the community — all big "ifs" — the time involved in debating project proposals, securing approval from citizens and local boards, planning the design, hiring contractors, and completing the construction often stretches to years. Cram the process into a dramatically shortened time frame, and the likelihood that the project will be an example of "wise" government spending diminishes significantly. Expand the scope of the government spending from town planning to national fiscal policy, and the likelihood shrinks even further." Gregory Mankiw,  http://nationalaffairs.com/publications/detail/crisis-economics[1] Voir le chapitre The Control of Money, dans l’ouvrage Capitalism and Freedom, de Milton Friedman. [2] On utilise une fonction d’utilité à aversion relative au risque constante (CRRA) avec un coefficient d’aversion au risque de 4. Cela signifie que les individus sont particulièrement averses aux fluctuations économiques. [3] Sources : Robert Lucas, 1987, Models of business cycle, et Christian Gollier, 2001, The economics of risk and time.