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Le pouvoir d'achat

Par définition, le pouvoir d’achat moyen augmente avec la production par tête. Depuis 1977, le pouvoir d’achat des Français a connu une progression molle. En identifiant ses déterminants, on réalise que la diminution du temps de travail, la fixité de l’âge de la retraite, la hausse de la consommation de l’Etat et une concurrence insuffisante expliquent cette évolution déplorable. Résultat de mauvais choix politiques, elle n’a pourtant rien d’inéluctable, car la productivité horaire française est parmi les plus élevées au monde.   

 
L’évolution du pouvoir d’achat est mesurée en divisant le salaire net de tous les prélèvements (et en particulier les impôts et charges) par l’indice des prix à la consommation. Etudier ses variations nous confère une bonne mesure de l’évolution du niveau de vie.

Source : INSEE

Le taux de croissance moyen du pouvoir d’achat du salaire net annuel moyen est passé de 3,9% de 1960 à 1976  à  0,6% de 1979 à 2005. Le décrochage est phénoménal. De même, le revenu disponible des ménages[1]  a crû en moyenne de seulement 0,68% par an de 1975 à 2001.

L’évolution observée est remarquablement similaire à celle du PIB par tête : le bien-être économique des individus est intimement lié au développement de l’économie du pays. Autrement dit, ce n’est pas « en luttant contre la vie chère » ou en réinstituant un contrôle des prix générateur de rationnements et de pénuries que l’on peut durablement accroître le pouvoir d’achat. C’est en produisant plus. 

Comment expliquer la chute de la progression du pouvoir d’achat des Français depuis 1975, malgré des gains de productivité très significatifs dans les entreprises ?

Il suffit d’identifier ses déterminants. Si l’on multiplie les heures travaillées par la productivité du travail, on obtient le PIB. La part du PIB (c’est-à-dire de la somme des valeurs ajoutées des entreprises résidentes) allant à la rémunération du travail est historiquement à peu près stable, à deux tiers. Au final, la formule simplifiée donnant le pouvoir d’achat d’un travailleur est : 

   Pouvoir d’achat = 66% x heures travaillées x productivité du travail x (1 – SP)

SP étant la part du secteur public en pourcentage du PIB, c'est-à-dire grosso modo les prélèvements obligatoires diminués des revenus de transfert, soit la part du revenu national englouti par l’Etat.

On calcule la productivité horaire moyenne du travail comme indiqué ci-dessous :
 
   productivité horaire du travail = PIB / (nb travailleurs x nb d'heures annuelles par travailleur)

En utilisant les statistiques de l’INSEE et de l’OCDE, on obtient une productivité horaire moyenne du travail en France de 45 euros par heure en 2004.
Dans le tableau ci-dessous, on considère différents niveaux de pouvoir d’achat, en fonction des différents poids du secteur public dans le PIB, et du temps de travail. En particulier, passer de 25% de poids de secteur public[2]  avec 1400 heures de travail annuelles[3]  à 19% de poids de secteur public et 1700 heures de travail annuelles augmenterait le pouvoir d’achat de près de 35%, toutes choses égales par ailleurs.[4]

Pouvoir d’achat d’un travailleur selon le poids du secteur public et le temps de travail

Souvenons nous que le travailleur français moyen travaillait 1808 heures par an en 1975 ; le temps de travail moyen dans les pays de l’OCDE était de 1675 heures par an en 2003. L’évolution proposée est donc tout à fait envisageable : notre pays rejoindrait simplement la moyenne de l’OCDE. Moyenne qu’il a quittée il y a 30 ans pour s’enfoncer plus profondément dans la crise. Voir la fiche sur Le travail.

Mentionnons également un âge de la retraite qui n’a pas suivi l’allongement de l’espérance de vie. Imaginons une population constituée d’une personne de 5 ans, une de 15 ans, une de 25 ans, une de 35 ans, une de 45 ans, et une de 55 ans. Les deux premières ne travaillent pas. Avec un âge de départ à la retraite de 60 ans, six personnes se partagent le produit de quatre. Imaginons maintenant qu’on ajoute une personne de 65 ans et une personne de 75. Ce sont maintenant huit personnes qui se partagent le produit de quatre. Inévitablement, cela diminue fortement le pouvoir d’achat. Pour plus de détails, voir la fiche sur Les inactifs et le ratio de dépendance.

La France a une très bonne productivité horaire du travail. En partie parce que maintenir dans l’inactivité ou le chômage les individus les moins productifs – du fait du salaire minimum et des réglementations pesant sur le marché du travail – augmente mécaniquement la productivité du travailleur français moyen. Toutefois, la productivité horaire du travailleur français est en 2003 de 9% supérieure au travailleur américain, et elle est très largement supérieure à la moyenne de l’OCDE.[5]   La France dispose d’un formidable potentiel.

L’augmentation du pouvoir d’achat soutenable sur le long-terme passe par une augmentation de la productivité du travail (qui passe par la formation des individus et le dynamisme des entreprises), par une augmentation des heures travaillées, par un allongement de l’âge de la retraite, enfin par une diminution du poids du secteur public, et donc de la pression fiscale. La productivité du travail étant déterminée par l’état des technologies et l’organisation des entreprises, toute action politique devrait porter sur les deux autres leviers : faire travailler davantage et réduire l’étendue de l’Etat. Le pouvoir d’achat du Français moyen pourrait alors virtuellement augmenter de près de moitié.

Notons en passant qu’il est assez paradoxal de voir certaines personnes s’accrocher aux 35 heures, mais simultanément s’insurger contre leur faible pouvoir d’achat : on ne peut pas tout avoir !

Au regard de ces évolutions (diminution marquée du temps de travail et des taux d’activité, augmentation du poids de l’Etat), on peut s’étonner que le pouvoir d’achat ait augmenté en France depuis 1975, certes modérément. Deux facteurs expliquent qu’il n’ait pas diminué. D’une part, la productivité du travail s’est accrue, notamment grâce à l’accumulation de capital et au progrès technique. D’autre part, la France vit à crédit. A tel point que près de la moitié de l’augmentation du pouvoir d’achat depuis 1975 est artificielle : elle est générée par des transferts de l’Etat, financés par des déficits publics, dans les revenus des ménages.[6]  La dette publique résultante devra tôt ou tard être remboursée. Si l’on veut accroître le pouvoir d’achat des Français demain, il faudra que le travail supplémentaire couvre (i) l’augmentation indue du pouvoir d’achat depuis 1975, (ii) les besoins futurs de financement des retraites et des dépenses de santé, (iii) l’augmentation souhaitée du pouvoir d’achat. Ca va être très difficile, et c’est pourquoi remettre massivement les Français au travail est impératif.

Plus récemment, un certain aspect de « la vie chère » a entamé le pouvoir d’achat des français. Et pour cause, l’augmentation du cours mondial des matières premières, notamment énergétiques et alimentaires, explique l’accroissement des prix de l’énergie, de l’essence, du gaz, et de la nourriture, malgré la force de l’euro. Cette évolution est issue des tendances de fonds de l’économie mondiale, en particulier la progression de la demande en provenance des pays émergents, au premiers rangs desquels se trouve la Chine. C’est une sorte de choc pétrolier qui affecterait progressivement toutes les matières premières… Sauf que cette fois-ci, la hausse des prix n’est pas causée par une contraction de l’offre, mais par une expansion de la demande (mondiale).

Mais est-ce le fin mot de l’histoire ? Il s’avère que les caractéristiques nationales, notamment l’étendue de la concurrence, tempèrent ou amplifient ces évolutions. Dans un article de première page intitulé « Prix alimentaires : législation rigide et forte concentration gonflent la facture », Le Monde[7]  observe que « les géants de la distribution se partagent le territoire [français] sans grande concurrence. » Ils semblerait qu’ils constituent de fait un cartel, soit un ensemble d’entreprises qui maintient des prix élevés suite à un accord tacite.

Comment ce cartel a-t-il émergé ? Toujours selon Le Monde, la protection des petits commerçants a entravé la concurrence, et s’est réalisée au frais des consommateurs : « Les lois Royer et Raffarin, [8] instaurées en leur temps pour protéger le petit commerce, ont freiné en réalité l’implantation de magasins maxidiscompteurs et favorisé les concentrations des grandes enseignes dans certaines régions. Par ailleurs, héritage de la loi Galland de 1996, les distributeurs ne peuvent négocier librement les tarifs en France. » Ils ne peuvent donc pas obtenir des prix bas pour les consommateurs. La « vie chère » est encore une fois la résultante de décisions politiques. Nous revenons sur ce thème dans Les prix agricoles et la crise alimentaire

Bruno Lannes, Pierre Pâris

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau. 





[1] Défini par l’INSEE comme la somme des revenus primaires et des revenus liés aux transferts sociaux, nets d’impôts directs. 
 
[2] C’est la part actuelle du secteur public dans le PIB, voir la fiche sur La consommation de l’Etat.
 
[3] Selon l’OCDE, le travailleur français moyen travaille 1431 heures par an en 2003. 
 
[4] La limite de cette approche tient à l’exogénéité supposée de la productivité du travail. Or la théorie économique comme les études empiriques concluent à une légère décroissance de la productivité du travail avec la quantité de travail fournie. Les gains effectifs de pouvoir d’achat seraient donc quelque peu inférieurs à 35%.
 
[5] Source : OCDE, 2005. Dans ce classement, la France n’est devancée que par la Norvège et le Luxembourg.
 
[6] Si l’on suppose que les déficits publics de 1975 à 2007 (en moyenne 2,8%) financent des revenus de transfert à destination de la population active et que le salaire moyen est associé au revenu de transfert moyen, alors le pouvoir d’achat du salaire moyen doit la moitié de sa progression sur les 30 dernières années au déficit des administrations publiques.
 
[7] Le Monde, 9-10 mars 2008.
 
[8] D’après la loi Raffarin, quiconque souhaite ouvrir un commerce de détail de plus de 300 mètres carrés doit préalablement obtenir l’autorisation d’un comité qui inclut… les commerçants concurrents !