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Les prix agricoles et la crise alimentaire

Du fait de mauvaises politiques, une hausse des prix alimentaires qui aurait pu être modérée et rapidement résorbée s’étend et s’accentue. En cause, l’effet d’éviction des biocarburants, la PAC, le contrôle des prix, et les restrictions à l’exportation. Nous n’avons pas pour autant basculé dans un monde malthusien, et les ajustements devraient s’opérer dans le moyen-terme, si les Etats le permettent…

Sur le long-terme, les prix relatifs agricoles ont fortement chuté :

 

Source : BBC.

Allant à l’encontre de cette tendance, l’indice The Economist des prix alimentaires (en dollars) a doublé de début 2006 à début 2008. Il est vrai que les récoltes récentes ont été particulièrement mauvaises, mais cet élément conjoncturel n'explique pas tout.

En Chine, la hausse du prix du riz… a augmenté la demande de riz ! C’est l’effet Giffen. Le riz est un aliment de base bon marché. Une augmentation de son prix restreint la part du revenu qui peut être dépensée sur des produits alimentaires plus variés et plus nutritifs, ce qui amène les populations à consommer davantage de riz – du moins tant que son prix en fait encore un des aliments les moins chers. En France, nous n’en sommes pas là. Cela dit, l’alimentation engloutit environ 10% des dépenses des ménages. Une hausse mondiale des prix alimentaires[1] réduit donc significativement le pouvoir d’achat.[2] 

C’est ce que nous vivons actuellement. Mais nourrir une population est un problème souvent plus politique qu’économique. Amartya Sen n’avait-il pas observé que jamais les famines n’affectaient les démocraties ? Sans surprise, cette crise alimentaire révèle avant tout les terribles conséquences des interventions mal venues des Etats dans l’économie :

  • Les subvention des biocarburants ont détourné de la production agro-alimentaire des surfaces immenses de terre cultivable. Selon le Earth Policy Institute, un cinquième de la production de maïs et un sixième de la production de blé américaine sont désormais utilisés pour la production d’éthanol. La demande de produits alimentaires de base étant relativement peu élastique avec le prix, les variations de prix requises pour équilibrer les marchés suite à ce changement dans l’offre de produits sont d’autant plus considérables.
  • Le contrôle de la production est également coupable, avec, en Europe, des mesures telles que la Politique Agricole Commune (PAC) qui maintiennent artificiellement la production agricole à des niveaux bas, précisément afin de garantir aux agriculteurs des prix élevés. Ce faisant, cette politique a également étouffé le développement d’une agriculture digne de ce nom dans nombre de pays en voie de développement, carence qui contribue désormais sans nul doute à la pénurie alimentaire. Avec la hausse des prix mondiaux qui garantit de fait un revenu décent aux agriculteurs européens, il n’a jamais existé de meilleure opportunité pour abandonner définitivement la PAC – laquelle constitue en outre un obstacle à la construction européenne, puisque les français en bénéficient alors que la plupart des autres pays en font les frais.
  • Les contrôle des prix et les subventions accordées aux produits agricoles empêchent les consommateurs de réorienter leur consommation vers des produits moins chers, et n’incitent pas les producteurs à réorienter leur production vers les produits qui se raréfient. Par ailleurs, un contrôle des prix crée nécessairement pénuries et rationnements : toute la demande à un prix artificiellement faible ne peut être satisfaite.
  • Les restriction des exportations agricoles, mises en place après que certaine hausses de prix furent avérées, les exacerbent. Elles privent les agriculteurs de débouchés à l’exportation, et les orientent vers les mauvaises récoltes. Pour David King, secrétaire général de l’International Federation of Agricultural Products, les gouvernements ont choisi d’ « affamer les pays voisins », au lieu de laisser des prix plus élevés inciter les agriculteurs à investir pour augmenter leur production. Comble de l’absurde, les cultivateurs Ukrainiens ont été forcés de verser du blé d’une valeur de 100 millions de dollars dans la mer Noire, au moment où le monde entier souffrait d’une pénurie. Joseph Glauber, le chef économiste du Département de l’Agriculture Américain, estime que les restrictions à l’exportation ont augmenté les prix mondiaux de 20%. C’est une moyenne. Les restrictions asiatiques sur l’exportation du riz ont accru son coût de 75% sur les marchés mondiaux.[3] Enfin, de telles mesures entretiennent un climat protectionniste néfaste à la croissance économique mondiale. Sans oublier les tensions politiques qui ne manqueront pas de naître : les pays dépendant des importations alimentaires pour nourrir leur population ne vont pas apprécier ces restrictions.

 

Cet accroissement mondial des prix agricoles indique un manque au moins temporaire de certains produits agricoles. Soit il sera relativement rapidement résorbé par une adaptation des consommateurs et des producteurs – et pour ce faire il convient de laisser les prix fluctuer pour qu’ils fournissent les bons signaux. Soit il est inéluctable, reflète la baisse inexorable des rendements agricoles et la difficulté de nourrir la population toujours croissante de certains pays émergents.  

Cette dernière interprétation, très Malthusienne, sera probablement invalidée par les faits au fur et à mesure que les économies s’adaptent et que les technologies s’améliorent. Il est cependant bon de rappeler que durant l’histoire humaine, le produit par tête a remarquablement peu augmenté, alors même que les techniques étaient toujours plus élaborées. Mais du fait des rendements décroissants dans le secteur agricole, toute hausse de la productivité permise par le progrès technique était absorbée par une hausse de la population telle que la productivité par tête demeurait inchangée. Autrement dit, le progrès technique augmentait la population, pas le niveau de vie.  

Pour passer le cap et protéger les populations vulnérables de cette crise alimentaire, des transferts d’argent temporairement accrus vers les plus pauvres peuvent être nécessaires. Dans le futur, si les gouvernement cessent leurs interférences et permettent aux ajustements de s’effectuer, on peut s’attendre à une baisse des prix alimentaires. Cependant, à état des technologies donné et avec l’explosion démographique de pays comme l’Inde, les prix relatifs des produits agricoles vont en toute vraisemblance demeurer dans le moyen-terme à un niveau plus élevé que celui auquel nous nous sommes accoutumés.

Notons pour finir qu’une réponse protectionniste à cette crise alimentaire réduirait les choix offerts aux consommateurs, et surtout accroîtrait la volatilité des prix. En effet, si les différents marchés mondiaux sont ouverts et connectés, les chocs d'offre ou de demande dans les différents pays se compensent en grande partie, les excès ou manques se déversent d’un marché à l’autre, et les prix mondiaux varient peu. Si en revanche les différents marchés se ferment et se segmentent, alors les fluctuations ne sont plus lissées, et les variations de prix au sein de chaque pays prennent une nouvelle ampleur. Un scénario à éviter. 
 
La seule solution de long-terme passe par l’augmentation de la production au niveau mondial, ce qui suppose davantage d’investissements, ainsi que l’adoption de nouvelles technologies qui accroissent les rendements. Dans cette perspective, l'opposition systématique aux OGM apparaît de plus en plus comme un luxe que les riches imposent aux pauvres.
[4]

Pierre Chaigneau

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau.



[1] La BBC fournit des données récentes sur ce phénomène : http://news.bbc.co.uk/2/hi/in_depth/7284196.stm. Les chiffres sur la consommation des ménages sont fournis par l’INSEE. [2] Ce n’est pas le seul facteur. Nous avons déjà mis en lumière dans la fiche sur Le pouvoir d’achat la contribution d’un manque de concurrence au maintien de prix à la consommation élevés en France. [3] Sources de ce paragraphe: The Economist, 27 mars 2008. [4] A time to sow? GM food could help keep a lid on the cost of staples, The Financial Times, 11 juillet 2008.