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Régler le problème des retraites

Afin de sauver le système des retraites, nous proposons une réforme qui laisserait chaque Français choisir lui-même son âge de départ à la retraite. Ces décisions individuelles seront socialement optimales si chacun supporte les coûts sociaux associés. En pratique, il s’agit de verser des transferts inconditionnels liés uniquement à l’âge, et de cesser de décourager l’activité des personnes âgées.

Sans transformation radicale, le système de retraites français va tout simplement devenir insoutenable. En cause, une démographie défavorable, des prestations trop facilement accordées, un départ trop rapide à la retraite, et un système de retraite par répartition inadapté à une population vieillissante. Selon le Conseil d’orientation des retraites, on peut faire face à l’augmentation des dépenses retraites de trois façons. Il faudrait soit allonger la durée de travail de neuf ans, soit augmenter les prélèvements de 15 points de PIB[1], soit diminuer les pensions de 45%.[2] Nous détaillons tous ces points dans la fiche sur Les retraites.

Laissons les Français choisir, dans un cadre approprié  

Considérons la situation actuelle d’un Français de 59 ans typique. Il va dans un an avoir le choix. Soit prendre sa retraite et toucher une pension - si ce n’est pas déjà fait. Soit continuer à travailler, tout en étant taxé, et ne toucher aucune pension. Quand bien même il apprécierait son travail et serait tout à fait apte à le poursuivre (la plupart des gens de cet âge sont en pleine forme), il va rationnellement choisir de partir à la retraite. Ce faisant, non seulement il va cesser d’être productif, mais il va en plus devenir très coûteux à la communauté nationale. Alors que, soulignons-le, il est parfaitement apte à continuer à travailler et produire.

Des mesures coercitives sont difficilement acceptées par l’opinion. En outre, de nombreuses personnes souhaitent avoir l’option de prendre leur retraite relativement tôt. Dans ces conditions, comment sauver le système des retraites tout en laissant les individus libres de profiter d’une retraite s’ils le désirent ?

En laissant les individus profiter des bénéfices que leur activité apporte au pays, mais aussi en leur faisant supporter les coûts occasionnés par leur pension. C’est le principe d’internaliser les externalités.[3] De cette façon, des individus rationnels libres de leurs choix font le meilleur choix social. En d’autres termes, il est possible de décentraliser les décisions économiques en laissant les individus choisir, s’ils supportent à la fois les coûts et les bénéfices de leurs décisions. Dans le cas des retraites, cela a deux implications.

Premier point, afin de ne pas biaiser les comportements, et dans le but de réconcilier rationalité individuelle et impact social, il convient de dissocier les transferts de retraites de l’inactivité. Il s’agirait de transferts inconditionnels liés à l’âge. L’âge limite serait modulable en fonction de la profession : les professions particulièrement pénibles donneraient droit à un abattement. C’est-à-dire que toute personne au-dessus d’un certain âge recevrait, qu’elle travaille ou non, un montant fixe, qui lui permet de subvenir à ses besoins basiques. De cette façon, les individus peuvent s’ils le souhaitent partir à la retraite, mais ne constituent pas pour autant un fardeau (de plus en plus) insoutenable. Que quelqu’un souhaite gagner davantage, rien ne l’empêche de travailler, d’autant qu’il sera exempté d’impôts – voir le deuxième point ci-dessous.

On peut imaginer un transfert inconditionnel croissant selon l’âge. Il serait minimum entre 60 et 65 ans (afin de décourager au maximum la cessation d’activité), plus conséquent entre 65 et 70 ans, et atteindrait son niveau plafond à 70 ans. En effet, on ne peut pas raisonnablement attendre des gens qu’ils continuent à travailler après 70 ans. Cela dit, afin d’éviter d’avoir à périodiquement réformer le système, il serait indiqué de rendre ces âges seuils fonctions de l’espérance de vie à 60 ans.

Deuxième point, décourager le travail des personnes âgées est contreproductif. Ces personnes ont déjà contribué au cours de leur vie au financement de l’Etat et de la sécurité sociale. Il serait injuste de continuer à leur faire payer des taxes sur le travail. Tout travail qu’elles accomplissent après un certain âge est un « bonus », pour elles comme pour notre pays. Cela dit, les dirigeants de grandes entreprises sont souvent en activité après 65 ans, et il serait socialement inacceptable de les exonérer d’impôts. C’est pourquoi une solution pourrait consister à accorder à tout travailleur de plus de 65 ans un crédit d’impôts (à valoir sur l’IRPP) et charges sociales (salariales et patronales) de, par exemple, 100 000 euros par an. Ce crédit d’impôt ne pourrait pas être remboursé ou transféré au cas où il ne serait pas utilisé au cours de l’année. Cette mesure aurait l’avantage supplémentaire de diminuer le coût du travail des personnes âgées, et donc d’inciter les entreprises à leur pourvoir des postes.

En conclusion, cette note propose de régler les problèmes des retraites en douceur. Les choix individuels ont des conséquences sociales. Il s’agit de rendre les Français responsables face à une décision de cessation d’activité de plus en plus coûteuse pour la communauté nationale. C’est à chaque individu qu’il appartient de faire ce choix, en fonction de ses circonstances et de ses préférences.

Pierre Chaigneau

Pour en savoir plus :

o Les retraites.

o Les problèmes de la retraite par répartition.

o Une publication récente de l'Institut Montaigne reprend ces idées et esquisse les grands traits d'une réforme des retraites en France: http://www.institutmontaigne.org/medias/documents/reformer_les_retraites.pdf 

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau.

[1] Soit un passage du taux de prélèvements obligatoires de 45% du PIB à 60% du PIB. Cependant, cette estimation raisonne par « règle de trois », et suppose qu’une telle augmentation permettrait de récolter 33% de recette fiscales supplémentaires. Mais c’est ignorer que le rendement marginal de l’impôt est décroissant. Dans les pays à taux de taxation élevé tels que la France, certaines études concluent même qu’une augmentation du taux de prélèvements obligatoires pourrait même diminuer les recettes fiscales – voir notamment l’article Testing the Validity of the Laffer-Curve Hypothesis, dans Annales d’Economie et de Statistique n°52. En réalité, il n’y a probablement aucun niveau de prélèvements obligatoires qui permette de faire face à l’augmentation de la charge des retraites. Plus de détails dans la fiche sur La France en faillite. [2] Alain Parant, dans Le vieillissement, mythe ou réalité, in actes du colloque La France en 2002, bulletin de santé démographique, IGP, 2002, obtient des chiffres très similaires. [3] Par exemple, il s’agit de faire supporter aux pollueurs les coûts de leur pollution. Ainsi, ils ne polluent que si le bénéfice qu’ils tirent de leur activité est supérieur au coût de la pollution. C’est-à-dire qu’ils ne polluent que si le bénéfice social de l’activité polluante est supérieur au coût social de la pollution. Ils prennent donc la décision socialement optimale. [4] A moins qu’elle ne soit invalide. Dans ces rares cas, l’Etat lui verserait un transfert, comme il le fait déjà.

Peut-on dissocier retraite et chômage ?

Le système proposé présente incontestablement des avantages. Mais il va aussi inciter les personnes de 60 ans et plus à continuer à travailler jusqu'à 70 ans. Certes, en restant en activité, elles vont continuer à produire des richesses. Mais en même temps elles continuent à occuper des postes de travail. Or, en France le chômage est très important, surtout chez les jeunes. Inciter les seniors à rester en activité n'est-ce pas en même temps condamner une partie des jeunes au chômage ? Les chômeurs ne produisent aucune richesse tout en coûtant à la société. C'est pourquoi je ne pense pas que le système proposé sera "socialement optimal". Il me semble qu'on ne peut pas vraiment dissocier retraite et chômage en les traitant comme des problèmes totalement distinct.
Ne me répondez pas que l'emploi global n'est pas une enveloppe fixe à répartir parmi les actifs ; ni qu'on ne peut pas mécaniquement remplacer un départ à la retraite par une embauche de jeune à cause des différences de qualifications. Je le sais déjà. Il me semble qu'il existe une relation entre chômage et âge de la retraite. Je crois que, dans une certaine mesure, ces deux questions doivent être traitées en même temps. Autrement dit, on ne doit pas "régler le problème des retraites" indépendamment de celui du chômage des jeunes.

#comment-167

Je suis tout à fait d'accord ! Mais pourquoi autant de chômage ? On peut dire que le gouvernement a laissé tomber les jeunes depuis plus de 20 ans. Pourquoi ne pas réinstaurer l'éducation manuelle à partir du 6ème pour donner une chance aux enfants qui ne sont pas intéressés par les sujets académiques ? Il faut les intéresser à une certaine éducation au lieu de les mettre de côté.... Il y a un manque sérieux de travailleurs manuels. Il faut de tout pour faire un monde équilibré.

Je tiens quand même à vous

Je tiens quand même à vous remercier pour votre magnifique et très utile article, ça nous éclaircit énormément plusieurs choses sur les problèmes de retraite dans notre pays! Pourvu que ces problèmes cessent!

Amicalement, Isabelle Poker en ligne