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La crise financière n'est pas la crise du capitalisme

"La crise financière n'est pas la crise du capitalisme." Lorsqu’il a prononcé cette phrase le 25 septembre 2008 à Toulon en France, le Président Sarkozy semblait sur la bonne voie. On se disait qu’il allait mentionner le fait que la crise des subprimes trouve son origine dans le comportement irresponsable de banquiers et financiers – il l’a dit – parce que les autorités ont mis en œuvre des politiques de déresponsabilisation – il ne l’a pas dit.  

On se disait en effet qu’il allait expliquer que Fanny Mae et Freddie Mac, les deux organismes qui garantissaient les prêts hypothécaires, n’étaient pas des vraies entreprises capitalistes, mais des entités hybrides entre privé et public, qui avaient pour mission de favoriser l’accès au crédit de gens qui n’y auraient pas eu accès sur un marché libre parce que ne remplissant pas les conditions d’éligibilité. On se disait donc qu’il allait rappeler que c’est le capitalisme de connivence avec le politique, c'est-à-dire l’intervention du politique dans le capitalisme au prétexte de faire du « social » (mais aussi financer les campagnes électorales !) qui avait perverti le fonctionnement des marchés. Car effectivement tout cela, ça n’est pas du capitalisme. 
 

De même, on se disait qu’il allait exposer les méfaits de la politique monétaire américaine. Quoiqu’indépendante la Federal Reserve est en effet « au dessus » des marchés et elle donne le la en matière monétaire. Or, la « doctrine Greenspan » a tracé la ligne de la déresponsabilisation avec d’une part une politique de l’argent bon
marché (c'est-à-dire en dessous de ce qu’il serait sur un « marché monétaire libre ») et d’autre part, une garantie affichée que la casse sera payée par la Fed (et aujourd’hui les contribuables) en cas d’éclatement de bulle. En maintenant pour des raisons politiques des taux d’intérêt très bas trop longtemps (taux directeurs sous les 2% entre début 2002 et fin 2005) pour doper par exemple l’emprunt immobilier et donc l’accès à la propriété immobilière, ou plus généralement « stimuler l’activité économique », les autorités monétaires ont permis aux banques d’accumuler des crédits douteux et ainsi créé une bulle artificielle de mal-investissement.
 

Si les banques ont adopté cette attitude c’est aussi parce que, outre le soutien « obligé » des organismes véreux Fannie Mae et Freddie Mac en matière de refinancement hypothécaire sur des crédits subprime, elles avaient aussi la garantie déclarée de MM. Greenspan et Bernanke que même si la Fed ne pouvait prévoir l’éclatement des bulles, elle interviendrait pour éviter une crise généralisée. Il faut bien comprendre ici le sens fondamental de ce message : les gains à la prise de risque excessive sont privatisés, mais les pertes seront mutualisées ou nationalisées. En garantissant d’assurer les pots cassés et en maintenant des taux d’intérêt bas pendant trop longtemps, la Fed a donné une incitation claire aux acteurs financiers à agir de manière irresponsable. Tout l’édifice financier, des banques d’investissements
en passant par les agences de notations, les traders et les dirigeants (et leurs modes de rémunération), les faiseurs de produits complexes illisibles, tout ce beau monde se reposait sur les incitations impulsées en dernier ressort par la Fed (soutenue désormais par le Trésor)…

Mais non, tout cela le Président ne l’a pas dit. Pourtant, il n’a eu de cesse de répéter « quand on veut dire la vérité aux Français, il faut la leur dire jusqu'au bout ».

Du coup sa démonstration tourne court. « Il faut bien que l'Etat intervienne, qu'il impose des règles, qu'il investisse, qu'il prenne des participations, pourvu qu'il sache se retirer quand son intervention n'est plus nécessaire. Imaginons où en serait le monde si le gouvernement américain était resté sans rien faire face à la crise financière sous prétexte de respecter je ne sais quelle orthodoxie en matière de concurrence, de budget ou de monnaie ? ». Mais c’est exactement parce que l’Etat et les autorités monétaires américains interviennent depuis des années en ne respectant pas les principes des marchés, parce qu’ils n’ont pas suivi une orthodoxie mais préféré le pragmatisme – cher à Nicolas Sarkozy, qu’ils ont créé le chaos. « La crise actuelle est une crise structurelle » nous a dit le Président. C’est bien vrai. C’est une crise de la déresponsabilisation par le politique, c’est une crise du « pragmatisme » interventionniste.

Emmanuel Martin