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Un article d'Eclairages Economiques

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Les retraites

Il y a de moins en moins de travailleurs dans la population. Du fait d’un système de retraite inadapté et d’un âge de départ à la retraite qui n’a pas évolué avec l’espérance de vie, le financement des retraites va devenir cornélien. La plupart des autres pays se sont réformés pour se préparer à ce challenge. Par manque de courage politique, la France a pris beaucoup de retard.   

A la fin de la seconde guerre mondiale, lorsque le système de retraites par répartition a été mis en place, il y avait approximativement 4 travailleurs pour un retraité. En 1975, il y avait encore 3,1 travailleurs pour un retraité. En 2005, il n’y a plus que 1,6 travailleurs pour un retraité. Les baby boomers n’ayant pas encore atteint l’âge de la retraite, ce ratio va continuer à se dégrader dramatiquement dans les années à venir. 
 
Dans le système par répartition, les actifs d’aujourd’hui paient la retraite des actifs d’hier. Par conséquent, ils n’épargnent pas pour leur retraite. Leurs cotisations actuelles ne préparent en aucune façon leur retraite future. Ils ne peuvent compter que sur les actifs futurs (ceux qui accepteront de travailler et de cotiser en France) pour assurer leur propre retraite. Compte tenu de l’évolution démographique du pays, cet espoir risque d’être déçu. Et, nous le savons, il ne faudra pas non plus compter sur l’Etat (voir la fiche sur La dette publique). Le graph ci-dessous représente l’évolution du régime général. Le creux est dû à l’utilisation abusive des préretraites à la fin des années 1990, dans le cadre d'une politique visant à diminuer artificiellement les chiffres du chômage en "transformant" les chômeurs en inactifs.

 Source : CNAV.

Avec la retraite par répartition, système actuellement en vigueur, les jeunes Français auront à faire face à un fardeau extrêmement lourd, puisqu’ils devront financer les retraites d’une génération plus nombreuse que la leur. Peut-être était-il avantageux d’avoir un tel système de retraite durant les Trente Glorieuses, mais il n’est plus du tout adapté à la démographie française, et ce depuis de nombreuses années. 

Le Center for Strategic and International Studies a publié en 2003 le Aging vulnerability index, qui mesure la vulnérabilité des pays développés aux coûts de la dépendance des personnes âgées. L’Australie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis sont dans le groupe ‘vulnérabilité faible’ tandis que la France, l’Italie et l’Espagne constituent le groupe ‘vulnérabilité élevée’. Les principaux problèmes identifiés dans ces trois pays sont
- Une démographie défavorable : en France, les plus de 60 ans représentaient en 2000 20,6% de la population, ils seront 35,0% en 2040 ;
- Des prestations trop facilement accordées : en France, les transferts publics vers les personnes âgées s’élevaient à 15,8% du PIB en 2000, ils atteindront 29,3% du PIB en 2040 ;
- Un départ trop rapide à la retraite : compte tenu de l’augmentation continue de l’espérance de vie, la retraite à 60 ans devient insoutenable ;
- Le système de retraite par répartition inadapté à une population vieillissante : les pays ayant adopté la retraite par capitalisation ne transmettent pas le fardeau du paiement des retraites à leurs jeunes générations ;

En l’absence de réformes majeures, le rapport prévoit à terme une catastrophe budgétaire et économique.

Le ratio représenté ci-dessus[1] est caractérisé par une sensibilité relativement faible aux variations du taux de chômage. Ainsi, pour un taux de chômage de 7% (soit une chute non négligeable), il passe à 37,7% en 2020 (contre 36,5% dans le scénario précédent) et 34,2% en 2050 (contre 33,1%). Ainsi, il ne suffira pas d’agir sur le taux de chômage pour assurer la permanence d’une proportion minimale de travailleurs par inactif-assisté.

Sur un plan dynamique, les prévisions officielles du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) sont démesurément optimistes puisqu’elles s’appuient sur un retour du taux de chômage à 4,5% en 2015 et sur une forte progression du taux d’activité des plus de 55 ans, toutes choses encore utopiques en l’état actuel. Pourtant, même avec ces hypothèses extrêmement optimistes, la réforme Fillon de 2003 ne permettrait de combler que la moitié du manque de financement à l’horizon 2020. C’est dire à quel point elle est dérisoire.

Des calculs plus crédibles figuraient dans le rapport Marini de 2002 sur la dette, qui calculait que le besoin de financement lié à l’accroissement des charges de retraite de la seule fonction publique due à l’évolution démographique s’élèverait à plus de 70 milliards d’euros par an d’ici 2010. A horizon 2020, la charge annuelle supplémentaire s’élèverait à 3% du PIB et à 4% en 2030…

Afin de faire face à la croissance des dépenses de retraite du secteur privé, il faudrait selon Alain Parant[2] au choix :
- Soit augmenter de 51% le taux des charges sociales vieillesse ;
- Soit diminuer de 44% le montant moyen des pensions par rapport aux salaires ;
- Soit augmenter de 9,6 ans la durée d’activité ;
- Soit accroître de 80% les effectifs de la population active ;

Il faudra vraisemblablement compter sur une combinaison appropriée de ces différents moyens. Si rien n’est fait, un rapport du COR (conseil d’orientation des retraites)[3] annonce que le taux de remplacement (c’est-à-dire la pension versée à un retraité hors Cnav, en fonction de son dernier salaire), sera de seulement 19,6% en 2050 pour un cadre du privé. Anticipant cela, quelle personne à haut potentiel voudra rester en France, cotiser au prix fort à des régimes de retraite en faillite virtuelle pour financer les excès de leurs ainés, et se retrouver avec une pension ridicule (environ un cinquième du salaire) lors de ses vieux jours ? En matière de retraites, l’immobilisme ou les réformettes mènent à la faillite du système et à un conflit intergénérationnel majeur.

A titre de comparaison, voici les différents régimes en place chez nos voisins. On remarque que la France fait partie des pays les moins bien préparés pour répondre au choc démographique à venir. 

 

 Source : Fondation Robert Schuman, Synthèse n° 7, les systèmes de retraite en Europe.

La commission Turner sur l’avenir des retraites recommande à la Grande-Bretagne de faire passer l’âge de la retraite à 69 ans à terme et surtout de l’indexer sur l’espérance de vie. De plus, des mesures incitent outre-manche les salariés à travailler jusqu’à 70 ans. En Allemagne et en Suède, les salariés sont également financièrement incités à travailler au-delà de l’âge légal. Un projet similaire existe en Italie. Enfin, en Allemagne, une loi adoptée en 2004 prévoit de repousser à 63 ans l’âge minimal de préretraite d’ici 2008. En novembre 2005, la nouvelle coalition au pouvoir en Allemagne a annoncé qu’elle envisageait de faire passer progressivement l’âge de la retraite à 67 ans. Dans tout l’OCDE, l’âge légal de départ à la retraite est supérieur ou égal à 65 ans, sauf en France où il s’établit à 60 ans. Hors d’Europe, on travaille encore plus : l’âge de départ à la retraite est de 67 ans en Corée, de 69 ans au Japon, et de 65 ans aux Etats-Unis (âge légal et réel).[4] 

La fiche Les problèmes de la retraite par répartition explique pourquoi ce système n’est plus adapté, tandis que la fiche La retraite par capitalisation présente une analyse économique et une simulation comparant les mérites respectifs de la retraite par capitalisation vs. la retraite par répartition, appliquée au cas de la France. Enfin, la fiche Régler le problème des retraites par la liberté individuelle propose une sortie de crise.

Au-delà de ce problème de non anticipation et de non financement, déjà gravissime en soi, notre système de retraite a un caractère profondément inégalitaire. Comme pour le chômage et pour le pouvoir d’achat, les fonctionnaires et salariés du secteur public bénéficient de privilèges exorbitants par rapport aux employés du secteur privé.

Rappelons d’abord que les retraites du secteur public (fonctionnaires et salariés des entreprises publiques) sont en grande partie financées sur le budget de l’Etat, puisque que le taux de cotisation salariale n’est que de 7,85% ; « les syndicats de fonctionnaires se sont battus et ont toujours gagné, pour que leur taux de cotisation demeure fixe, à 7,85% du revenu brut, et que le montant de leur retraite ne dépende jamais de la cotisation ».[5]  Dans le privé, la cotisation salariale sera de l’ordre de 10%, auquel s’ajoute la cotisation patronale (dont le salarié fait également évidemment les frais) d’environ 15%. Le complément de cotisation des retraites du secteur public est prélevé sur le budget de l’Etat, et donc financé par les prélèvements obligatoires : c’est donc bien le secteur privé qui finance une grande partie des retraites du secteur public.

Ce n’est pas tout. Jacques Bichot[6], dans une étude publiée par Sauvegarde Retraites, montre que notre système de retraites est incroyablement inégalitaire, puisque un euro cotisé dans le secteur public rapporte beaucoup plus qu’un euro cotisé dans le privé. Le tableau ci-dessous montre les pensions de retraite de différents salariés des secteurs public et privé, pour un même euro de cotisation.

  

A ces inégalités criantes, on peut en ajouter une autre, tout aussi importante : les retraites des fonctionnaires, et maintenant de plus en plus celles des salariés du secteur public (après le rachat de la soulte EDF en 2005) dépendent du budget de l’Etat, et bénéficient donc d’une probabilité forte d’être honorées ; en revanche, le paiement des retraites du privé, comme on l’a vu plus haut, dépendra de la capacité des générations futures à les honorer, qui est loin d’être acquise.

Bruno Lannes, Pierre Pâris

Pour en savoir plus :

Editeurs : Pierre Pâris, Bruno Lannes, Pierre Chaigneau.




[1] Le ratio en 2035 a été calculé comme la moyenne de celui de 2020 et de 2050.
[2] Alain Parant, Le vieillissement, mythe ou réalité, in actes du colloque La France en 2002, bulletin de santé démographique, IGP, 2002. Ces chiffres sont proches de ceux du Conseil d’orientation des retraites, selon lequel trois possibilités s’offrent à la France : allonger la durée de travail de neuf ans, augmenter les prélèvements de 15 points, ou diminuer les pensions de 45%.
[3] Cité dans Challenge du 6 avril 2006.
[4] Willi Leibfritz, Retarder l’âge de la retraite, L’Observateur OCDE, janvier 2003.
[5] Jean-Jacques Walter, Retraites : Le désastre annoncé, Sauvegarde Retraites.
[6] Le professeur Jacques Bichot, membre honoraire du Conseil Economique et Social, ayant siégé au Conseil de Surveillance de la CNAV, est un spécialiste des retraites et de la protection sociale.

 

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