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Un article d'Eclairages Economiques

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La mixité sociale dans les grandes écoles

Les grandes écoles sont à quelques exceptions près les seules institutions qui fonctionnent bien, et même très bien, dans l'enseignement supérieur français actuel, comme on l'a constaté dans cet article: www.EclairEco.org/fr/Education. Elles ont à juste titre rejeté la suggestion parfaitement arbitraire selon laquelle il faudrait imposer un quota de 30% de boursiers par école.

Tout d'abord, les bourses ne sont pas nécessaires. Les écoles d'ingénieur ne coûtent pas très cher. Les écoles de commerce sont légèrement plus chères, mais les étudiants admis obtiennent des prêts très avantageux auprès des banques, prêts qu'ils n'auront aucun mal à rembourser par la suite. Cette volonté d'augmenter le nombre de boursiers correspond en fait à une volonté d'augmenter la "mixité sociale" dans les grandes écoles.

On cite souvent ce chiffre selon lequel les étudiants d'origine populaire ne représentent que 9% des candidates admis en grandes écoles en 1990, contre 29% en 1950. Ce que l'on omet de dire, c'est qu'en 1950 la plupart des Français étaient d'origine populaire, tandis qu'en 1990 la plupart des Français faisaient partie de la classe moyenne. Ces statistiques n'ont donc aucun sens.

Surtout, on se trompe de cible. Le problème se situe au niveau de l'éducation primaire et secondaire. De nombreux élèves Français ne se voient pas dispenser l'enseignement dont ils ont besoin. Nous abordons ce problème dans cet article, en nous focalisant notamment sur l'enseignement en banlieue difficile: http://www.eclaireco.org/fr/node/176. Nous y dénoncions déjà l'inaction coupable des politiciens face à la dégradation de l'enseignement en banlieue, et y suggérions des pistes d'action.

Retournons à l'ouverture des grandes écoles aux étudiants qui ne peuvent entrer par la grande porte du concours d'entrée. Puisque les places sont limitées, comment les sélectionner alors ? Proposer un concours plus facile aux étudiants dont les parents ne gagnent pas suffisamment d'argent ? Admettre un certain nombre d'étudiants suite à une loterie nationale ? Il faut admettre qu'une loterie respecterait parfaitement la fameuse "égalité des chances". Elle ne serait en revanche pas du tout méritocratique.

Il est pourtant facile de comprendre pourquoi les politiciens préfèrent tendre vers une sorte de tirage au sort qui donne à chacun sa chance plutôt que vers la méritocratie. Avec la deuxième solution, seuls les meilleurs étudiants (une très faible proportion de la population) peuvent espérer intégrer les meilleures grandes écoles. Avec la première solution, chaque étudiant a sa chance. Cette deuxième solution est donc bien plus populaire, bien plus porteuse de voix. Les politiciens ont donc tout intérêt à pousser le système éducatif vers la loterie.

Mais la grande force des grandes écoles, c'est qu'elles sont basées sur un système méritocratique qui reconnaît et récompense l'excellence académique. HEC est ainsi la première business school en Europe selon le Financial Times, et le monde entier envie nos étudiants de Polytechnique et de l'ENA. Tous ces étudiants ont fait la force des grandes entreprises françaises, et ont largement contribué au développement du pays. Il est tout simplement logique de fournir aux meilleurs étudiants (sélectionnés de façon méritocratique) les meilleurs professeurs dans les meilleures écoles. Un autre système serait inefficace, absurde, et se traduirait par un énorme gâchis. Par exemple, un excellent professeur-chercheur serait probablement incapable d'enseigner à des étudiants en échec scolaire, tandis que de très bon élèves perdraient leur temps avec un professeur aux compétences limitées dans son domaine.

Si certaines épreuves, au delà des tests des aptitudes académiques et intellectuelles, permettent de mieux sélectionner les étudiants, alors les écoles les mettront en place elles-mêmes, parce qu'elles y ont intérêt. Toutes les écoles n'ont ainsi pas les mêmes épreuves. Si HEC privilégie le "face-à-face" pour juger des aptitudes manageriales, l'ESSEC fait passer aux admissibles des tests psycho-techniques. A l'EDHEC, l'entretien de personnalité a un coefficient énorme. A l'X, le sport occupe une place importante. Les exemples sont nombreux.

A en croire les diverses réactions de la classe politique, le fait que les concours d'entrée aux grandes écoles incluent des tests de langues vivantes et de culture générale est perçu comme "socialement discriminant". Trois remarques s'imposent. Premièrement, cela ne concerne pas les écoles d'ingénieur (à l'exception de Polytechnique), pour lesquelles un bon niveau en mathématiques et physique est généralement suffisant. Deuxièmement, veut-on vraiment que l'élite de la nation ne maîtrise pas l'anglais, l'allemand ou l'espagnol, et que sa culture vole au ras des pâquerettes ? Troisièmement, pourquoi les politiques auraient-ils leur mot à dire à ce sujet ? Si certaines écoles veulent que leurs étudiants aient un bon niveau d'anglais ou aient déjà entendu parler d'Erasme et de Tocqueville, quelle légitimité ont les politiques pour intervenir ? Finalement, ce débat semble vide de tout contenu puisque même Valérie Pécresse affirme que "toutes les matières sont socialement discriminantes". On revient à la seule solution "égalitariste": le tirage au sort.

Les expériences à l'étranger ne sont pas convaincantes. Aux Etats-Unis, l'affirmative action (discrimination positive) a fait en sorte que des étudiants faisant partie de minorités ethniques ont eu un accès plus faciles aux universités très prestigieuses. Il s'est avéré qu'une proportion très élevée d'entre eux ne parvenaient pas à réussir les cours, et sortaient de l'université sans diplôme. Même si ces étudiants n'étaient pas mauvais dans l'absolu, on les a mis dans des classes qui n'étaient pas de leur niveau, les plaçant ainsi en situation d'échec ! Ceux qui réussissaient néanmoins étaient stigmatisés : quels que soient leurs mérites et compétences, on les soupçonnait constamment d'avoir réussi grâce à leur couleur de peau, pas du fait de leur mérite ou de leur intellect (le juge noir de la Cour Suprême Clarence Thomas a ainsi révélé que son début de carrière a été très difficile du fait de cette stigmatisation imputable à la discrimination positive). Face à l'échec manifeste de ces politiques, les Etats-Unis tendent maintenant à faire marche arrière.

Encore une fois, il n'y a pas de solution magique au niveau de l'enseignement supérieur. Les politiciens devraient focaliser leurs efforts au niveau de l'enseignement primaire et secondaire, source du manque de mixité sociale en aval du système éducatif.

Pierre Chaigneau

 

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